«Frantumaglia»: Ferrante prise aux mots

Le livre d’Elena Ferrante propose l’exploration approfondie des thèmes, personnages et lieux qui peuplent son œuvre, de Naples au féminisme.
Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse Le livre d’Elena Ferrante propose l’exploration approfondie des thèmes, personnages et lieux qui peuplent son œuvre, de Naples au féminisme.

Frantumaglia est un mot napolitain qu’Elena Ferrante a appris de sa mère, qui désigne « le dépôt du temps, sans l’ordre d’une histoire, d’un récit ». Nourri de correspondances, d’essais et d’entrevues menés sur une période de 25 ans, ce livre est un joyeux désordre, truffé de trésors cachés, où la célèbre écrivaine se révèle dans la clarté de sa pensée, complexe, fertile et engagée.

Le projet est né de l’initiative de son éditrice et jette une lumière neuve sur l’auteure. En plus de réflexions sur les rapports tissant les êtres et les mécanismes qui sous-tendent nos sociétés, Frantumaglia offre de nouvelles clés de lecture de son oeuvre, par l’exploration approfondie des thèmes, des personnages et des lieux qui la peuplent, de Naples au féminisme, en passant par son admiration pour l’écrivaine Elsa Morante.

 

Les propos qui y sont colligés n’apaiseront pas forcément la colère de ceux qui accusent Ferrante de se cacher derrière un pseudonyme, mais sa posture est assumée. Les entrevues y sont nombreuses où celle-ci doit défendre son désir de tenir à distance le monde des médias. Sans fléchir, elle dit et redit que la fonction d’un auteur réside entièrement dans son écriture : « Elle naît en elle, s’invente en elle et se conclut en elle. » Le reste, personnage de l’auteur créé par les médias, ne servirait qu’à vendre de la copie.

On découvre ainsi une femme qui, par l’écriture, dit s’offrir entièrement : « Dans l’expérience qui est la mienne, l’effort-plaisir d’écrire touche tous les points du corps. Quand un livre est achevé, j’ai l’impression qu’on a fouillé en moi avec une intimité excessive et il me semble n’avoir qu’un seul désir : reprendre mes distances, recouvrer mon intégrité. » L’indépendance qu’elle confère au récit accomplit ainsi une seconde fonction : celle de lui redonner sa liberté. Pourquoi alors devrait-elle défendre son roman ? « Je l’ai écrit pour m’en libérer, non pour en être sa prisonnière », écrit-elle.

Les entretiens, menés par écrit, sont inégaux en qualité, souffrant parfois d’un manque de spontanéité, de cette connivence qui naît de la rencontre. Pourtant, dans ses correspondances comme dans ses réponses, l’auteure fascine. Sa pensée y est toujours exhaustive, généreuse, invitant à la réflexion. Lorsqu’elle prend la plume, il semble que ce soit chaque fois de toute son âme, parce que « dans la fiction littéraire, il est nécessaire d’être sincère à un point insoutenable, sous peine de vacuité ».

Frantumaglia désigne aussi « un paysage instable, la masse aérienne ou aquatique d’une infinité de débris qui s’impose au “moi” comme sa seule et véritable intériorité ». Débris de violence et de tendresse, premiers lieux de la vérité humaine, c’est là que l’écriture d’Elena Ferrante puise sa force. Celle dont le nom et le portrait véritables nous échappent se livre ainsi à nous, entière, par le pouvoir des mots.

Extrait de «Frantumaglia»

« Aujourd’hui, on estime naturel que l’auteur soit un individu déterminé, inévitablement hors du texte, et qu’il faille s’adresser à lui, connaître tout de sa vie plus ou moins banale, pour en savoir plus long sur ce que nous lisons, pour mieux comprendre ses œuvres. Pourtant, il suffit de soustraire cette individualité au public pour se rendre compte que le texte est plus riche qu’on ne l’imagine. Il s’est approprié la personne qui écrit, et cette personne est là, elle se manifeste sous un jour qu’elle ignorait elle-même. Quand on s’offre au public en tant que pur et simple acte d’écrire – la seule chose qui importe vraiment en littérature –, on devient une partie inextricable du roman ou des vers, de la fiction. »

Frantumaglia. L’écriture et ma vie

★★★ 1/2

Elena Ferrante, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Gallimard, Paris, 2019, 490 pages. En librairie le 30 janvier.