«Un cow-boy à Paris»: une lourde torche bien brandie

On se réjouit de la récurrence du gag où les Parisiens ne cessent de voir en Lucky un Belge à cause du noir-jaune-rouge de ses vêtements.
Photo: Dargaud On se réjouit de la récurrence du gag où les Parisiens ne cessent de voir en Lucky un Belge à cause du noir-jaune-rouge de ses vêtements.

Bonne idée, se dit-on d’emblée. Une idée à la René Goscinny. Notre héros solitaire croise en plein Far West un certain Auguste Bartholdi, sculpteur ambitieux venu de France dans le but de promouvoir et de financer son rêve : ériger sur une petite île à l’entrée de New York « La Liberté éclairant le monde », statue de femme drapée, couronnée, brandissant une torche.

Non seulement Lucky Luke protégera « Lady Liberty » — à tout le moins sa main et la torche — durant la campagne de souscription, mais il accompagnera l’artiste jusqu’à Paris, le temps de terminer l’œuvre et de la ramener en Amérique.

Bonne idée, bonne bédé ? Pour le dessin, pas de souci, Achdé est le repreneur officiel de la série créée par Morris en 1946 : trait sûr, respect scrupuleux des codes graphiques. Pour le scénario, ça colle aussi, et ce n’est pas peu dire : lourde tâche, pesante torche.

Plusieurs y ont perdu leur scalp depuis la mort de Goscinny en 1977, tant l’art de raconter était celui d’un équilibriste génial, calibrant parfaitement narration et gags.

Jul sait faire du Goscinny pas trop à numéros, et les trouvailles — Lucky a le mal de mer et se sent vraiment « a long way from home » ; le cowboy se méprend quant à l’utilisation d’un bidet bien parisien ; le train Rouen-Paris est en retard à cause d’une grève des cheminots — ne font pas trébucher le scénariste dans le fil du récit.

À une erreur de jugement près : si Goscinny insérait jouissivement les anachronismes, il évitait les références à l’actualité. Ici, une allusion facile (« 50 nuances de grilles… »), là une citation trumpienne dans la bouche du méchant (« Un jour, il va falloir construire un mur entre nos deux pays »), voilà qui vieillira mal.

À l’opposé, on se réjouit de la récurrence du gag où les Parisiens ne cessent de voir en Lucky un Belge à cause du noir-jaune-rouge de ses vêtements. Au cumul, on est plutôt content de Jul, au point où l’on cesse rapidement de traquer la faute pour profiter de cet épisode, ma foi, honnêtement réussi.

Un cow-boy à Paris

★★★

Les aventures de Lucky Luke d’après Morris, Achdé et Jul, Dargaud, Paris, 2018, 44 pages