Comme une flèche lugubre vers l’immensité

Souvent floues, asymétriques ou obliques, les images de ce «film sur papier» n’avaient pas rencontré leur public à l’époque de la sortie du livre.
Photo: Delpire Souvent floues, asymétriques ou obliques, les images de ce «film sur papier» n’avaient pas rencontré leur public à l’époque de la sortie du livre.

Ça y est, c’est fait. Le critique Bruce Downes, autrefois rédacteur en chef du magazine Popular Photography, vient encore de se retourner dans sa tombe. Lui qui, en 1960, avait qualifié Robert Frank de « menteur jouissant de manière perverse de la misère », rejoint pour une nouvelle valse épileptique la cohorte de plumistes que le photographe, aujourd’hui âgé de 94 ans, a fait mentir.

Pour célébrer le 60e anniversaire du chef-d’oeuvre Les Américains, l’éditeur français Delpire, qui en avait publié la première mouture, fait paraître une version revue et corrigée par l’artiste. Le tout bonifié d’une nouvelle traduction du texte transpiré par Jack Kerouac pour l’édition américaine de 1959.

Plus d’un tiers des 83 clichés diffèrent, dans leur cadrage et leur traitement, du tirage 50e anniversaire. Le volume, plus compact, se rapproche de celui paru en anglais chez Steidl en 2008.

L’avènement du consumérisme

Souvent floues, asymétriques ou obliques, les images de ce « film sur papier » n’avaient pas rencontré leur public à l’époque de la sortie du livre. Personne n’avait encore photographié de cette manière, selon la critique Janet Malcolm. Ni Jakob Tuggener, ni Henri Cartier-Bresson, ni même Walker Evans, auteur d’American Photographs, qui avait aidé Frank à obtenir quelques rendez-vous chez des éditeurs, une fois de retour de son périple de neuf mois à travers trente États. Un pèlerinage qui ne lui avait pas fait haïr l’Amérique, mais « comprendre comment les gens peuvent être ».

Les Américains capture l’avènement du consumérisme, les désoeuvrés à qui le drapeau fait de l’ombre et ceux à qui il sert d’édredon. « Après avoir vu ces images, on finit par ne plus savoir si un juke-box est plus triste qu’un cercueil », écrit Kerouac. La brillante traduction signée Brice Matthieussent et une police de caractères sans empattements permettent enfin à la version française de l’introduction de nous laisser voir les ondes danser à la surface de cette mer de lait de l’humaine tendresse célébrée par Ti-Jean.

Les Américains

★★★★

Robert Frank, Paris, Delpire, 2018, 180 pages