Livres pour jeunes: une histoire de catégories

Une illustration tirée du livre «Harvey», de Janice Nadeau.
Photo: La Pastèque / Comme des géants Une illustration tirée du livre «Harvey», de Janice Nadeau.

Lors du plus récent Salon du livre de Montréal, une pimpante femme, quelque part entre les 50 et 60 ans, demande à Lucile de Pesloüan de lui dédicacer un exemplaire de J’ai mal et pourtant, ça ne se voit pas… (Éditions de l’Isatis, 2018), de courtes visites dans l’esprit d’une série de personnages sous le joug de diverses détresses psychologiques.

Stupéfaction dans le visage des soeurs de la dame, qui croyaient qu’elle se procurait l’album afin de l’offrir à l’une de ses nièces, la faute aux illustrations colorées (aussi pudiques que superbes) de Geneviève Darling.

« La femme l’a serré sur son coeur et a dit : “Mais non, il est pour moi celui-ci” », se souvient l’auteure. Elle a aussi déjà dédicacé son Pourquoi les filles ont mal au ventre ? pour « des bébés à peine sortis du ventre de leur mère », même si ce sont d’abord les adolescents que ce manifeste féministe, aussi illustré par Geneviève Darling, souhaitait inviter « à se questionner sur les situations de sexisme que les filles vivent au quotidien ».

Mais à qui donc s’adressent ces livres, objectera sans doute ici le lecteur épris de classements clairs. « Il y a des dossiers où la frontière s’estompe », observe Tristan Malavoy, capitaine de la collection « Quai no 5 » chez XYZ. S’agira-t-il d’un livre pour grands ou pour petits, se demande Stéphanie Lapointe quand elle lui soumet le manuscrit de Grand-père et la lune (2015), une fable sur ce miroir aux alouettes que peut devenir le vedettariat. Aux adultes, tranche-t-on, après y avoir longuement réfléchi.

« On a initialement tenté de contrôler la catégorisation du livre, mais on sentait que les libraires étaient eux-mêmes embêtés. Tantôt, ça se retrouvait en littérature jeunesse, tantôt dans les romans graphiques, se rappelle M. Malavoy. On a un moment donné lâché prise en se disant : “Advienne que pourra ; il tombera là où il doit tomber.” » Fructueuse abdication : Rogé recueillait en 2016 un Prix littéraire du Gouverneur général pour ce livre, dans la catégorie littérature jeunesse – illustration.

Photo: La Pastèque / Comme des géants Une page tirée du «Tragique destin de Pépito», de Catherine Lepage

« Ce à quoi on assiste, c’est peut-être à la multiplication des récits gigognes, des récits qui contiennent quelque chose pour un lectorat premier, mais qui contiennent aussi quelque chose pour un lectorat qui a davantage de millage », dit l’éditeur, pour qui ces oeuvres pour toute la famille descendent directement du Petit Prince, une catégorie dans laquelle s’inscrivent des livres comme Jane, le renard et moi (La Pastèque, 2012), d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt, Harvey (La Pastèque, 2009), de Janice Nadeau et Hervé Bouchard, Le tragique destin de Pépito (Comme des géants, 2016), de Catherine Lepage et Pierre Lapointe, ainsi que le tout nouveau Jack et le temps perdu (« Quai no 5 » chez XYZ, 2018), de Delphie Côté-Lacroix et Stéphanie Lapointe. « Sans doute qu’il y a plus de zones communes entre l’imaginaire d’un adulte et d’un enfant qu’on le pense. »

En finir avec les catégories

Un lecteur futé parviendrait-il, « à l’aveugle », à reconnaître une fiction de Simon Boulerice parue dans la collection roman jeunesse de Leméac et une autre parue dans sa collection blanche ?

« J’avoue que j’ai déjà dit à des amis qu’il suffirait de changer la couverture pour que plusieurs des textes que j’ai publiés en jeunesse passent sans question pour des romans adultes », confie l’éditeur chez Leméac et auteur Maxime Mongeon. « La notion de livre jeunesse, à l’adolescence, ce n’est pas à trancher au couteau. Le premier roman de Simon qu’on a fait, Javotte, on pensait tous les deux au début que c’était un roman jeunesse et on a passé à un cheveu de le publier comme tel. »

Celui qui travaille avec Patrick Isabelle, Lynda Amyot et Jean-François Sénéchal reconnaît que la maquette de la collection jeunesse de Leméac — invitante, mais pas gamine — a été conçue comme un (noble) leurre, parce que « si les jeunes se rendent compte que ça a été fait pour eux, c’est des plans pour que ça ne les intéresse pas ».

Maxime Mongeon adopte ainsi en partie les stratégies de la « young adult fiction », secteur éditorial qui charme, dans le monde anglo-saxon, autant les ados que leurs parents, grâce à des paratextes gommant la nature adolescente des imaginaires qu’ils contiennent. Grâce aussi à des sujets souvent très délicats, pétris sans gants blancs par des auteurs méprisant les tabous.

« Aux États-Unis, on ne parle pas de littérature pour adolescents, parce que le terme young adult permet beaucoup plus de choses, même si ce sont des livres qui, en réalité, s’adressent davantage à des adolescents qu’à de vrais jeunes adultes, souligne la doctorante et auteure Marie Demers. C’est comme si ça élevait symboliquement l’âge des lecteurs et que ça exonérait les auteurs, les libraires et les profs. »

Au Québec, « l’ado n’est pas habitué à ce qu’on lui présente des lectures jeunesse qui s’adressent à lui, entre autres parce que cette catégorie young adult n’a pas d’équivalent ici », confie celle qui signait l’an dernier Les désordres amoureux, roman pour adultes dont la narratrice, une jeune femme traversant les soubresauts de l’entrée dans le monde des responsabilités et de la trahison sentimentale, pourrait interpeller les adolescent(e)s.

« Alors, quand je suggère à ma maison d’édition, Hurtubise, que mon prochain livre soit placé en jeunesse, on me dit que c’est mieux de ne pas faire ça, parce que j’en vendrais moins. »

Que gagne-t-on à brouiller la frontière entre littérature jeunesse et littérature pour adultes ? Lucile de Pesloüan répond à l’aide d’une série de questions. « Plus de lecteurs ? Une littérature jeunesse plus exigeante ? Moins de complexes de la part des adultes qui veulent se plonger dans la littérature ado ? Je pense qu’il ne faut pas infantiliser les adolescents, qui sont déjà conscients de beaucoup de choses. Ça permet de belles discussions entre les ados et les adultes aussi. Ils n’ont pas forcément la même lecture d’une oeuvre, mais elle leur fait souvent vivre les mêmes émotions. »