«Le loup, une histoire culturelle»: animal solitaire

«Der naturen bloemen», de Jacob van Maerlant, manuscrit flamand, vers 1345-1350, The National Library, La Haye
Photo: Seuil «Der naturen bloemen», de Jacob van Maerlant, manuscrit flamand, vers 1345-1350, The National Library, La Haye

Le cœur du bestiaire européen tourne autour de huit bêtes sauvages et indigènes, explique l’historien Michel Pastoureau : l’ours, le loup, le sanglier, le cerf, le renard, le corbeau, l’aigle et le cygne. Petit à petit, des animaux domestiques intégreront ce premier cercle primitif. Mais dans toute cette ménagerie souvent fabuliste dont s’imprègnent les récits humains, le loup occupe depuis toujours une place à part.

« Pendant longtemps, les historiens ne se sont guère préoccupés des animaux. Ils les ont abandonnés à la petite histoire. » Le rapport aux bêtes semblait futile, alors qu’il y a bel et bien là un puissant révélateur des peurs et des affections des sociétés qui permettent de plonger de biais dans l’histoire sociale, économique, matérielle, culturelle, religieuse et symbolique. Michel Pastoureau, médiéviste connu du grand public pour ses travaux consacrés à l’histoire des couleurs, le souligne à raison dans ce livre richement illustré.

Est-ce la faute des historiens ou tout bonnement des contes de Perrault ou des fables de La Fontaine si le loup apparaît sans cesse, d’hier à aujourd’hui, comme une figure d’ombre au milieu des lumières de l’enfance ? Certainement pas. Registres, actes notariés, récits, chroniques, gazettes, journaux, affiches accumulées au fil du temps n’ont pas tout faux.

Écoutons Pastoureau : « Partout, au fil des siècles, le loup semble avoir semé terreur, destruction et désolation. » Ce livre qui met à profit une riche iconographie en ressasse quelques preuves, dont celle bien connue de « la bête du Gévaudan ». Ce très grand loup suscita la terreur entre 1764 et 1767. Même le roi Louis XV se passionne pour l’affaire et ordonne à son arquebusier, Antoine de Beauterne, de trouver et d’abattre l’animal. En 1765, un loup d’une taille démesurée est envoyé à Versailles…

Après tout, Romulus et son jumeau Rémus, les fondateurs de Rome, la capitale d’un immense empire, n’ont-ils pas été nourris par une louve ? L’espace où se déroule selon la légende cet allaitement inattendu devint même un territoire sacré.

Dans l’Antiquité, le loup de la mythologie sert d’instrument divin pour les punitions. En grec comme en latin, nombre d’expressions et de proverbes attestent de la place de cet animal dans l’imaginaire de ces sociétés. « L’homme est un loup pour l’homme », expression célèbre de la philosophie politique que l’on associe à Thomas Hobbes et à son Léviathan (1651) vient en fait d’une pièce de Plaute, vers la fin du IIIe siècle.

Dans le panthéon nordique où l’extrême droite puise désormais une partie de son imaginaire, le magicien Odin est qualifié de dieu aux loups. Il est représenté avec, à ses pieds, des loups qui veillent sur lui. Au Québec, deux des principaux groupes de la droite extrême se nomment les Soldats d’Odin et La Meute. La figure du loup occupe là encore une place centrale.

Des migrations, des croisements et la rage pourraient expliquer la place de plus en plus grande que prend cet animal dans l’imaginaire. Dans le monde chrétien, tout au long du Moyen Âge, le loup devient non seulement une menace réelle, mais une figure allégorique. Dans la nébuleuse religieuse, il est associé au symbole du pire.

Le loup apparaît comme le symbole négatif de l’agneau de Dieu, blanc et pur. Il incarne le diable, la cruauté, le sang, l’esprit fourbe, une sexualité déréglée. Des saints sont invoqués pour se protéger des loups. Les récits où un saint a trouvé à vaincre un loup, en le détruisant ou en s’en faisant obéir, n’obéissent au fond qu’à une idée transposée de la réalité : la religion comme gardienne de la foi permet de protéger le troupeau des fidèles. Aussi une tradition d’humiliation du loup, voué à être ridiculisé et bafoué, va-t-elle apparaître. Le tuer ne suffira pas.

La marée de la religion a fini par baisser. L’agneau de Dieu et de ses saints protecteurs s’est retiré des esprits. Mais le loup noir y est resté.

L’iconographie du loup, depuis des temps reculés, fait paraître l’animal tel une sorte de monstre capable d’une force brutale, violence, vorace. Cette image va à la longue s’altérer en partie. Ainsi le loup valorisé par le scoutisme ou les emblèmes sportifs qui l’évoquent en retiennent les qualités : ténacité, audace, endurance, puissance.

Le loup continue largement d’exister, porté par sa lointaine et puissante renommée, même s’il a été à peu près complètement éradiqué. Le grand méchant loup n’en continue pas moins de peupler les territoires de l’enfance. À partir des années 1930 surtout, l’animal devient une vedette de tous les instants sur tous les théâtres de l’enfance.

Par la bande, au fil du propos, Pastoureau s’inquiète de l’activité quelque peu zélée, quoique bien intentionnée de certains défenseurs des animaux qui remettent en question le contrôle du loup. Ils remettent un peu trop vite en cause les sources des historiques à propos des loups, soutient-il. Et l’historien de craindre que « bientôt, ce ne sera plus seulement l’Histoire, mais peut-être toutes les sciences humaines qui seront contestées et dénigrées par un certain positivisme grandissant des sciences naturelles et biologiques ». Ce qui, au fond, apparaît plus dangereux encore que le pire des loups de légende.

Le loup. Une histoire culturelle

★★★★

Michel Pastoureau, Seuil, Paris, 2018, 156 pages