Hommage aux femmes artistes avec Laure Adler

Laure Adler a beaucoup écrit sur l’histoire du féminisme au XIXe siècle. Elle a notamment travaillé sur Flaubert et Madame Bovary.
Photo: JF Paga Grasset Laure Adler a beaucoup écrit sur l’histoire du féminisme au XIXe siècle. Elle a notamment travaillé sur Flaubert et Madame Bovary.

« Il y a une absence de visibilité des femmes artistes aujourd’hui », déplore l’historienne et philosophe française Laure Adler. Pour cette féministe avertie : « Même si c’est en train, à petits pas, de commencer à changer, il reste encore beaucoup à faire pour que les femmes artistes soient reconnues au même titre que les hommes. »

Laure Adler lançait récemment un livre illustré cosigné par la docteure en histoire de l’art et conservatrice Camille Viéville, Les femmes artistes sont dangereuses. L’ouvrage, qui fait partie d’une collection inaugurée en 2006, rend hommage aux artistes féminines d’hier à aujourd’hui.

 

Les femmes qui lisent sont dangereuses (Flammarion), c’était le premier livre de la série. Laure Adler a collaboré à l’époque avec l’historien de l’art allemand Stefan Bollmann. L’idée d’associer « femmes qui lisent » et « danger » provenait de lui, précise-t-elle. Idée qu’elle a tout de suite adoptée.

Laure Adler a beaucoup écrit sur l’histoire du féminisme au XIXe siècle. Elle a notamment travaillé sur Flaubert et Madame Bovary. « J’ai vite compris qu’au XIXe siècle, la lecture était considérée pour les femmes comme étant l’activité la plus répréhensible. Elle était condamnée par l’Église, par les maris.

Elle permettait aux femmes de rêver et d’imaginer des histoires d’amour qu’elles ne vivaient pas dans la réalité. On a même accusé les femmes qui lisaient trop de se masturber et on en a interné certaines dans les hôpitaux psychiatriques. »

Une place au soleil

Après Les femmes qui lisent sont dangereuses, cette biographe de Marguerite Duras (Gallimard, 1998) a poursuivi l’aventure aux côtés de Stefan Bollmann avec Les femmes qui écrivent vivent dangereusement (Flammarion, 2007).

Si les écrivaines ont eu du mal, au cours des siècles, à se tailler une place au soleil, comme le démontre cet ouvrage, les femmes artistes ont connu et connaissent encore des difficultés bien pires, souligne Laure Adler.

« D’une part, il y a beaucoup moins de femmes artistes que de femmes qui écrivent, aussi bien dans l’histoire que dans la réalité d’aujourd’hui. D’autre part, historiquement, elles ont été encore plus barrées que les femmes qui écrivent, encore plus interdites. »

Elle-même a été confrontée, lors de ses recherches pour son nouveau livre, à la rareté de documents sur le sujet. L’histoire de l’art, depuis le début, est essentiellement masculine, résume-t-elle : transmise par des hommes à destination d’un public majoritairement masculin.

S’il y a toujours eu des femmes artistes, plusieurs sont restées anonymes, remarque Laure Adler. « Beaucoup ont existé dans leur temps, y compris au Moyen Âge et à la Renaissance, mais elles ne sont pas parvenues jusqu’à nous. »

Filles de, femmes de

Parmi la cinquantaine d’artistes féminines auxquelles elle s’est intéressée figure l’Italienne Artemisia Gentileschi (1593-vers 1652), qui commence à devenir connue en Europe seulement depuis quelques années.

« Son père travaillait pour Caravage. Petite, elle était toujours en train de traîner dans l’atelier paternel. Quand elle a commencé à prendre des pinceaux et à utiliser la couleur, son père l’a laissée faire et il lui a enseigné ses secrets. »

De la fin du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, une grande partie des femmes artistes étaient des filles de peintres, ou alors, des femmes de peintres, constate l’historienne. « Elles n’avaient pas le droit de rentrer dans un atelier, pas le droit de s’inscrire dans des études, pas le droit de prendre des pinceaux, pas le droit de composer de la peinture. Donc, elles l’ont fait dans la marge, soit par leur père, soit par leur amant ou mari. »

Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle que les écoles d’art ont commencé à s’ouvrir aux filles. Leurs problèmes n’étaient pas résolus pour autant. Elles devaient quand même batailler pour se faire reconnaître. Et ce n’est pas fini : encore aujourd’hui, les hommes sont fortement majoritaires dans la représentativité de leurs oeuvres, insiste Laure Adler.

« On a aujourd’hui d’immenses femmes artistes, mais elles ont beaucoup de mal à se faire reconnaître. En plus, malgré la notoriété de certaines dans le monde, une femme artiste aura une cote dix fois, vingt fois, cent fois moindre que celle d’un homme, parce que c’est une femme. Sans compter qu’il y a une sous-représentativité des femmes artistes dans les musées du monde entier. »

Parmi les surprises qui l’ont fait sourciller lors de ses travaux de recherche : « J’ai découvert que Louise Bourgeois (1911-2010), confirmée comme une grande artiste dans le monde entier et dont chaque oeuvre, même toute petite, coûte des millions de dollars, n’a été reconnue que dans les trente dernières années de sa vie. Elle a passé presque toute sa vie à essayer de subsister. »

Laure Adler évoque aussi le cas de plusieurs femmes artistes dont l’oeuvre a été occultée par celle de l’amant ou du mari : entre autres, Dora Maar (1907-1997) par rapport à Picasso, Dorothea Tanning (1910-2012) par rapport à Max Ernst. Et, plus près de nous, celle qu’on associe nécessairement à John Lennon, Yoko Ono (née en 1933).

« Je connais bien son travail depuis longtemps, et j’y suis très sensible. Pendant une décennie, on a pensé qu’elle était un peu fofolle et on ne la voyait que comme la femme de… Mais en fait, elle a un univers très conceptuel, qui est très proche de celui de John Cage. Je pense personnellement que Yoko Ono est une immense artiste, hyperconceptuelle. »

En plus de revendiquer une plus grande reconnaissance des productions de femmes artistes, Laure Adler réclame la neutralité à leur endroit. Il faut cesser, plaide-t-elle, de les regarder, de les analyser par le biais de leur appartenance à la féminité, cesser de les réduire à leur assignation sexuelle.

À quand l’appartenance pleine et entière des oeuvres signées par des femmes au monde artistique ? Les femmes artistes sont dangereuses, pour Laure Adler, c’est « l’histoire d’un combat qui est loin d’être terminé ».

Les femmes artistes dans la mire de Laure Adler

Tout comme Yoko Ono, Annette Messager (née en 1943), Kiki Smith (née en 1954) et Joan Mitchell (1925-1992) font partie du panthéon personnel de Laure Adler. De même, la Portugaise Paula Rego (née en 1935) : « Pour moi, c’est la soeur de Balthus et la cousine de Dalí. Elle met en scène ses rêves, ses cauchemars, ses amis, ses fantasmes sexuels… c’est extraordinaire ! »

Autre femme artiste dont elle admire l’oeuvre : l’Allemande Paula Modersohn Becker (1876-1907). « C’est une contemporaine du poète Apollinaire et elle a connu Franz Kafka. Elle a toujours peint, mais dans les pires difficultés. Elle a été une des premières femmes artistes à se représenter elle-même, dans différentes situations psychologiques, y compris quand elle était en grave dépression. Et elle s’est représentée elle-même nue. »

Par-dessus tout, Laure Adler affectionne particulièrement l’Américaine Nan Goldin (née en 1953). « J’ai des photographies d’elle sur ma table de chevet depuis 35 ans. Elle a commencé à photographier à 14 ans, après le suicide de sa soeur aînée. D’abord ses amis junkies, et ensuite le milieu de l’homosexualité, où elle a été acceptée, à New York. Aujourd’hui, elle est sortie de la drogue et elle photographie la lumière du jour. Pour moi, c’est la plus grande artiste vivante aujourd’hui, en tout cas, celle qui me bouleverse le plus. »

Les femmes artistes sont dangereuses

Laure Adler et Camille Viéville, Flammarion, Paris, 2018, 160 pages