«Maison Saint-Gabriel»: plonger en Nouvelle-France

À l’aide d’archives, Micheline Lachance restitue dans un récit très vivant 350 ans d’évolution de l’imposante maison.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’aide d’archives, Micheline Lachance restitue dans un récit très vivant 350 ans d’évolution de l’imposante maison.

À Montréal, dans un décor resté champêtre de Pointe-Saint-Charles, l’imposante maison Saint-Gabriel, acquise d’un cultivateur aisé par Marguerite Bourgeoys en 1668 pour assurer l’autosuffisance agricole de sa communauté d’institutrices, recrée l’histoire de la Nouvelle-France. Ses pierres, ses meubles, son évier, son four à pain, son puits évoquent, par le musée qu’elle est devenue, l’origine démographique du Québec et la gageure de la gratuité scolaire.

Vulgarisatrice de haut niveau, l’historienne et romancière Micheline Lachance, à l’aide d’archives, restitue dans un récit très vivant 350 ans d’évolution à travers de multiples photos, surtout en couleurs. Documents anciens, reconstitutions d’époque par des personnages costumés, dessins de Francis Back appuyés sur de l’érudition, détails d’architecture, aperçus des jardins se succèdent pour faire de Maison Saint-Gabriel un album splendide doublé d’une mine de renseignements.

Marguerite Bourgeoys accueille dans la maison plusieurs Filles du roi, ces pupilles de Louis XIV envoyées par la France entre 1663 et 1673 pour peupler le Canada, qui souffre d’un grave manque de filles à marier par rapport à une nombreuse population masculine encore célibataire. Ces jeunes femmes saines, pauvres, en général orphelines, sont issues des milieux populaires. Seules près de 15 % d’entre elles viennent de la noblesse ou de la bourgeoisie, proportion normale dans la France de l’époque.

L’action de Marguerite Bourgeoys auprès des Filles du roi impressionne jusqu’à Louis XIV. Comme le souligne Micheline Lachance, le roi écrit au sujet de la religieuse de qui il approuve la congrégation qu’elle vient de fonder à Montréal : « Non seulement elle a fait l’exercice de maîtresse d’école en montrant gratuitement aux jeunes filles tous les métiers qui les rendent capables de gagner leur vie, mais, loin d’être à charge au pays, elle a fait construire des corps de logis, défricher des concessions, aménager une métairie. »

Le sens interculturel de la démocratisation avant la lettre et l’esprit d’entreprise honorent Marguerite Bourgeoys. Détail coloré : l’historienne rappelle que l’enseignante inventa la succulente tire Sainte-Catherine pour attirer, c’est le cas de le dire, les petits Amérindiens à son école du Vieux-Montréal naissant.

Pince-sans-rire et diplomate, Micheline Lachance décrit les audaces et, plus tard, le conservatisme mièvre de nos chères « bonnes soeurs ». Amie contemplative de la femme d’action Marguerite Bourgeoys, la recluse Jeanne Le Ber aurait fait par ses prières, disait-on, échouer une tentative d’invasion britannique du Canada en 1711.

Mais, en 1838, une fille spirituelle de la fondatrice de la maison Saint-Gabriel peindra les armoiries de lord Durham pour honorer en lui la domination paternaliste anglaise qui règne alors sur le pays !

Extrait de «Maison Saint-Gabriel»

Dans son Histoire de la Nouvelle-France, publiée en 1744, Pierre-François-Xavier de Charlevoix écrit sur Marguerite Bourgeoys : “Sans autre ressource que son courage et sa confiance en Dieu, elle entreprit de procurer à toutes les jeunes personnes, quelque pauvres et quelque abandonnées qu’elles fussent, une éducation que n’ont point, dans les royaumes les plus policés, beaucoup de filles, même de condition.” 

Maison Saint-Gabriel. Un musée, une histoire et des jardins

★★★ 1/2

Micheline Lachance, Les Éditions La Presse, Montréal, 2018, 224 pages