La littérature jeunesse est-elle obsédée par le caca?

Détail de la couverture du livre «Le grand voyage de monsieur Caca»
Illustration: Marie Lafrance Détail de la couverture du livre «Le grand voyage de monsieur Caca»

« Un pet XXX / est un pet MAJEUR // Un pet xx / est un pet mineur / Un pet x / est un pet anonyme / MAJEUR ou mineur », écrit Philippe Béha à l’entrée X de son Abécédaire du pet (Soulières éditeur, 2014), une série de petits poèmes en vers (très) libres, à classer parmi les grands textes de ce microgenre décrivant sur un ton plus ou moins fantaisiste les joies et les contrariétés des bruits, des courants d’air et des matières émanant de notre arrière-train.

Un corpus assez fertile et imposant pour que l’auteur et animateur littéraire Nicholas Aumais ait pu imaginer un pétaradant atelier baptisé Le pet dans tous ses états, qu’il trimballe dans les écoles primaires de la province. « Des pets, tout le monde en fait, même les animaux, mais ce sont seulement les êtres humains qui les trouvent drôles ou qui en sont gênés. Ce sont des sujets qui font rire parce qu’ils font rougir », explique celui qui oeuvre pour l’organisme de promotion de la littérature destinée aux jeunes de 0 à 17 ans Communication-Jeunesse. « Parmi tous les ateliers que je donne, c’est le seul où je n’ai jamais de discipline à faire, parce que ça intéresse tout le monde. »

Pour le didacticien du français et professeur adjoint à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke Martin Lépine, les fèces interpellent à ce point les jeunes enfants pour la simple raison qu’il s’agit d’un des rares sujets qu’ils connaissent réellement. « Les enfants aiment particulièrement les textes miroirs, qui renvoient à leur propre réalité », rappelle celui pour qui ces albums imaginés autour de la défécation et de la flatulence représentent depuis 15 ans un authentique phénomène d’édition.

En 1989, les Allemands Werner Holzwarth et Wolf Erlbruch faisaient paraître De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête (repris en français aux 400 coups en 1998), qui est aux livres sur le caca ce que l’Iliade est à la littérature occidentale. La bestiole agacée du titre enquête dans ce polar excrémentiel afin d’épingler celui qui s’est malicieusement soulagé sur son coco.

J’y vais, de Matthieu Maudet, Caca boudin, de Stephanie Blake, et Le mouton farceur, de Mark et Rowan Sommerset, fondent aujourd’hui les bases, plus mignonnes que scatologiques, de la bibliothèque fécale idéale. Au Québec, le prolifique auteur et illustrateur Richard Petit lançait ce mois-ci Sur les traces de l’abominable… Big Prout (Andara éditeur), à placer aux côtés de son King Crotte.

« Avec le caca, poursuit le professeur Lépine, on est dans le texte miroir collé sur le nombril, et même un peu plus bas. Ce sont des thèmes que les enfants adorent parce que c’est drôle, mais aussi parce qu’ils n’ont pas d’efforts à fournir pour se projeter dans un protagoniste ou un monde qui leur serait trop étranger. »

Petite histoire du grand voyage

C’est pour répondre aux questions nombreuses de sa fille qu’Angèle Delaunois s’engage en 2002 dans Le grand voyage de monsieur Caca (Les 400 coups), grand succès d’édition traçant le parcours d’une petite pomme rouge, de la bouche jusqu’à son issue ultime. Le livre jaune, aussi instructif qu’amusant, connaîtra des traductions en anglais, en coréen et en espagnol, ainsi qu’une suite en 2007, Le nouveau voyage de monsieur Caca (toujours illustré par Marie Lafrance), accompagnant cette fois-ci son odorant personnage principal dans les égouts.

Y avait-il un plaisir transgressif à ennoblir, d’une certaine manière, le mot « caca » en le plaçant sur la couverture ? « Non, parce que ce n’est pas un sujet tabou ! C’est un sujet qui concerne toutes les familles », plaide celle à qui l’on doit aussi l’encyclopédie Cacas et compagnie. « Je ne vois pas pourquoi on en parlerait derrière des portes closes, ou en refusant d’appeler un chat un chat. »

Par-delà les fascinantes informations qu’ils contiennent, les albums d’Angèle Delaunois permettraient aussi à parents et enfants d’apaiser l’angoisse inhérente à l’apprentissage de la propreté. « À tous les salons du livre, des parents viennent me voir pour me dire qu’ils ont laissé un de mes livres dans la salle de bain et que leurs enfants s’y sont référés. Il y a quelque chose là-dedans qui rassure le bout de chou, qui lui indique que ce qui se passe dans son corps est normal. »

L’apprentissage du bon goût

Pouvoir principal du livre sur la chose : associer la notion de rigolade et de pure jubilation à l’acte de lecture dans la caboche d’un bambin. Ce qui n’empêche pas les auteurs n’ayant pas encore tout à fait émergé de leur stade anal d’ouvrir, grâce à leurs oeuvres, des portes sur des domaines aussi divers que la biologie, la faune ou l’environnement. Oh, crotte alors !, de Stéphane Frattini, recense, par exemple, une série de photos d’excréments animaliers que les gamins devront tenter d’identifier.

« Quand on parle d’exclusion, on se doit de parler aussi d’inclusion, et quand on parle de caca ou de pet, on se doit de parler de savoir-vivre », souligne Nicholas Aumais. Les plus réussis de ces livres traceraient ainsi implicitement les limites du bon et du mauvais goût, distingueraient aux yeux et aux oreilles de l’enfant les mots appropriés, ou tolérés, pour décrire ces fonctions du corps, de ceux appartenant au registre de l’intolérable vulgarité.

Le secret d’un album sur le caca qui ne foire pas ? « Je pense qu’il faut que ce soit drôle, sans que ce soit une farce complète, estime Nicholas. Il faut que ça reste intelligent, qu’on emploie le plus possible les vrais mots. Il faut, au fond, qu’on ne salisse pas davantage le sujet. »