«Des longueurs dans le Styx»: la noyade chaque jour évitée

Jean-Sébastien Larouche sait faire ce qu’il faut pour qu’on s’accroche les pieds chez lui.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Sébastien Larouche sait faire ce qu’il faut pour qu’on s’accroche les pieds chez lui.

Dis, Jean-Sébastien Larouche, comment la poésie est-elle arrivée dans ta vie ? « Un ballon de football », répond-il très laconiquement, en se régalant de la curiosité soudainement exacerbée de son interlocuteur. C’est d’ailleurs souvent en usant de pareilles stratégies — retorses ! brillantes ! — que ses poèmes pleins de hooks harponnent l’oreille puis se faufilent tranquillement jusqu’à l’intérieur de la poitrine. À l’instar du barman d’expérience, Larouche sait faire ce qu’il faut pour qu’on en veuille encore et qu’on s’accroche les pieds chez lui.

Un ballon de football, donc. Mais encore ? « J’avais 14 ans et je lisais Rimbaud en dessous d’un arbre, pendant la pause à l’école. Des jocks m’ont garroché un ballon de football dans’ face en me gueulant : “Eille, le cave, t’as pas besoin de lire, c’est la pause.” Et à ce moment-là, je me suis dit : “Ouain, ben m’a en lire encore plus, des livres, gang de fuckers.” »

Gros euphémisme : Jean-Sébastien Larouche n’est pas la docilité incarnée ni du genre à céder à la pression. En 1997, 1998 et 2000, le poète lance ses trois premiers recueils à la défunte enseigne de Lanctôt éditeur, puis silence complet jusqu’à aujourd’hui. « Pendant un salon du livre, après mon troisième livre en quatre ans, Dany Laferrière m’avait dit : “Faudrait peut-être que t’apprennes à te laisser désirer.” »

Le jeune homme, 45 ans aujourd’hui mais arborant toujours le même sourire de petit maudit, obéira un peu trop au futur académicien. Le voici qui retontit enfin, 18 ans plus tard, avec Des longueurs dans le Styx, ce nouveau livre que lui réclament, à chaque soirée de lecture à laquelle il participe, ses disciples nombreux ayant écorné des dizaines de pages d’Avant qu’le char de mon corps se mette à capoter. L’anthologie regroupait à l’Écrou en 2009 les poèmes de ses trois livres de jeunesse, réécrits avec les élisions et le joual qu’avait gommés l’auteur à la demande de son premier éditeur.

La poésie, ça arrive

« Je m’étais prostitué parce que j’avais été refusé partout ailleurs, se souvient-il. Dans le milieu, quand j’ai commencé à participer à des micros ouverts à 19 ans, on disait : “C’est ben le fun ce que tu fais, mais c’est pas de la poésie.” Parce que je parlais ben simplement, sans grand symbolisme, c’était pas de la poésie ! Et moi, pendant ce temps-là, j’avais l’impression que tout ce que je lisais au Québec, c’était le même poème tout le temps. Je voulais fucker la patente. »

Cofondées avec Carl Bessette en 2009, les Éditions de l’Écrou auront permis à Jean-Sébastien Larouche d’arriver à ses fins et de rompre le ronron d’une certaine poésie trop confortable, en compagnie d’une chorale de méchants moineaux qui ne demandaient pas mieux.

Son travail d’éditeur explique ainsi en partie cet interminable hiatus. « Il y a aussi que pendant sept, huit ans, j’étais en couple, tout allait bien, et je ne ressentais pas le besoin d’écrire. Après, j’ai travaillé pendant cinq ans sur un horaire de nuit [comme malteur], j’étais en dehors de tout, pis moi, j’écris sur la vie, je ne pars pas en introspection, j’ai besoin de prendre des polaroïds du monde. »

Écriture et existence sont à ce point inextricables chez lui, que Jean-Sébastien Larouche prononce parfois des phrases comme : « Ce poème-là, ça m’est arrivé à Winnipeg… » La poésie, oui, ça lui arrive.

Même authenticité revendiquée dans le cas de « Well », un de ses grands succès de scène, qui fait émaner du fond d’un puits la prière enténébrée d’un cascadeur de l’amour refusant de cesser de croire à la tendresse, même s’il a été floué par « la patente étincelante / que tu m’avais montrée / avant de l’y jeter / tout au fond / en disant : va chercher ».

Confidence d’un gars qui sait de quoi il parle : « Il y a quand même une lumière quand t’es au fond, tu la vois tout le temps, c’est juste que t’as aucune idée comment faire pour réussir à grimper pis à sortir. »

« On s’met-tu beaux / comme des tounes de Crass ? », propose Larouchedans « Même si on est fuckés dans’ tête », séditieux manifeste unissant la voix de tous ceux et celles qui refusent d’assimiler leur insoumission à une forme de folie, peu importe ce qu’en pensent leur famille, leur patron ou leur travailleur social.

« Beaux comme des tounes de Crass » : l’oxymoron ne pourrait mieux encapsuler l’oeuvre de celui chez qui, tout comme chez le groupe anarcho-punk anglais, rien ne correspond à une conception traditionnelle et lisse de la beauté. Ça pue, ça saigne, ça sacre, ça chiale, mais « ceux qui savent pus aimer, les fuckés, les médicamentés, les tapochés, les cancéreux, les crosseurs, les crossés, les addicts, les bienheureux, les dormeurs dehors, ceux qui vomissent le soir, les mères pognées, les amants frettes, les zens, les émeutiers » refusent chaque jour la mort. C’est déjà beaucoup.

Une lueur d’espoir

« J’ai un respect énorme pour ces gens-là, parce qu’ils pourraient abandonner, mais ils sont encore là. Je respecte le struggle. Et s’ils sont encore là, c’est parce qu’il y a une lueur d’espoir. Elle est là, hypercachée en dessous d’un paquet d’affaires, mais elle est là, sinon ils seraient tous morts dans la neige. C’est ça, des longueurs dans le Styx : faut pas que t’oublies que t’es encore en train de nager. Sinon, ça se serait appelé la noyade dans le Styx. »

Des longueurs dans le Styx

Jean-Sébastien Larouche, Éditions de l’Écrou, Montréal, 2018, 88 pages