«De Parti pris à Possibles»: une vie pour les «utopies concrètes»

Gabriel Gagnon explique comment son importante contribution à deux revues phares du progressisme québécois a orienté son évolution intellectuelle.
Photo: Marie Nicole Lemieux Gabriel Gagnon explique comment son importante contribution à deux revues phares du progressisme québécois a orienté son évolution intellectuelle.

Écrites dès 1866 par le communard Jean-Baptiste Clément, les paroles de la chanson Le temps des cerises symboliseront la Commune de Paris (1871), ne serait-ce que par l’interprétation libre des mots « cerises d’amour » tombant « en gouttes de sang », rappel de la répression du mouvement utopiste. On les a chantées à la mort de Marcel Rioux, père québécois de la sociologie émancipatrice. Son disciple Gabriel Gagnon veut qu’on les rechante à la sienne.

Gagnon, né à Mont-Joli en 1935, a enseigné l’anthropologie à l’Université de Montréal, notamment au futur cinéaste anticonformiste Pierre Falardeau, et par la suite la sociologie. Dans son autobiographie De Parti pris à Possibles, préfacée par son collègue Jacques Hamel, il explique comment l’importante participation à ces deux revues phares du progressisme québécois a orienté son évolution intellectuelle.

Dans Parti pris (publiée entre 1963 et 1968), il a défini, à partir de 1966, « l’urgence d’un socialisme décolonisateur » en insistant, avec d’autres collaborateurs, comme Jean-Marc Piotte, sur, écrit-il, « un socialisme de la vie quotidienne basé sur l’autogestion et susceptible de rejoindre l’ensemble des travailleurs ». Cette tendance annonce déjà Possibles, qu’il fondera en 1976 avec son aîné Marcel Rioux (1919-1992) et, chose étrange aux yeux de nombre d’universitaires, avec des poètes !

On ne peut s’empêcher de penser à Rioux lorsque Gagnon, en syndicaliste universitaire audacieux, rêvait d’insérer l’autogestion dans le haut savoir et « de protéger de la tyrannie du groupe la carrière de nos collègues originaux ou dissidents ». Et que dire de Possibles, qui compte parmi ses fondateurs les poètes Roland Giguère, Gaston Miron, Gérald Godin et Gilles Hénault, en plus de publier en 2016, pour son 40e anniversaire, un numéro codirigé par Gagnon sur les « utopies concrètes » et les « pratiques émancipatrices » ?

Dès 1988, Rioux, qui, deux ans plus tôt, avait pris sa retraite, avoua, désespéré, devant un auditoire d’étudiants : « l’indépendance du Québec ne se ferait jamais », puis « la sociologie critique que j’avais pratiquée était devenue sans objet puisque l’émancipation de l’homme occidental et de ses sociétés m’apparaissait désormais impossible ». Il mettait la faute sur l’économisme. Nullement insensible à ce « pessimisme certain », Gagnon, influencé par l’utopisme rationnel de Castoriadis et de Gorz, maintient toutefois le cap.

Avec un succès tout relatif, il lutte pour que le PQ adopte en congrès une résolution sur la diminution de la durée légale de la semaine de travail. Il défend en vain l’idée du « revenu de citoyenneté » préconisée contre la pauvreté par l’ex-syndicaliste Michel Chartrand. L’« inquiétude pour l’environnement et le souci d’une décroissance soutenable » hanteront Gagnon jusqu’à la mort sous les cerises de l’espoir.

Extrait de «De Parti pris à Possibles»

« Au Rassemblement pour une alternative politique (RAP) – que j’ai contribué à fonder avec Paul Cliche au début des années 1990 avant qu’il ne devienne, après une longue évolution, le Québec solidaire (QS) d’aujourd’hui –, j’ai tenté d’accompagner ceux et celles qui me semblaient les plus susceptibles de réaliser un Québec souverain fondé sur un « socialisme décolonisateur » toujours menacé. »

De Parti pris à Possibles. Souvenirs d’un intellectuel rebelle 1935-2016

★★★ 1/2

Gabriel Gagnon, Varia, Montréal, 2018, 208 pages