Ellroy et Mankell: de vieilles affaires intéressantes

Henning Mankell, un humaniste qui déplore la perte progressive de l’idéal collectif.
Photo: Seuil Henning Mankell, un humaniste qui déplore la perte progressive de l’idéal collectif.

James Ellroy et Henning Mankell sont deux des plus grands noms de la littérature dite policière… mais ils n’ont pas beaucoup de choses en commun. Ils sont même aux antipodes l’un de l’autre : Mankell est un humaniste qui déplore la perte progressive de l’idéal collectif, alors qu’Ellroy prend plaisir à la décrire dans des détails souvent sanguinolents. Le premier situe ses histoires en Scandinavie ou en Afrique, et l’autre, en Amérique, le plus souvent en Californie.

Mais voilà qu’on nous propose deux livres portant leur signature ; deux livres d’ailleurs pas tout à fait neufs. Le dynamiteur est le tout premier roman de Mankell, jusqu’ici inédit en français, et les deux histoires regroupées dans Reporter criminel sont en fait des textes rédigés par Ellroy au siècle dernier pour le magazine Vanity Fair lors de deux procès célèbres. Les deux livres se rejoignent par le biais de l’enquête…

La vérité est ailleurs

On a l’habitude de voir Henning Mankell mener des enquêtes, mais dans ce tout premier roman, on ne rencontrera aucun policier. Il s’y penche plutôt sur la vie d’un citoyen ordinaire né à la fin du XIXe siècle : Oskar Johannes Johansson, ouvrier, père et fils d’ouvrier. Le narrateur, un peu sur le modèle d’un chercheur suivant de très près son sujet d’analyse, veut nous raconter la vie difficile d’un homme du peuple, travailleur ordinaire. On pense à John Lennon écrivant son Working Class Hero

Dynamiteur de métier, Johansson est grièvement blessé en 1911 par l’explosion malencontreuse d’un bâton de dynamite ; Oskar y laisse un œil, une partie de son pénis, une main entière et plusieurs doigts. Tout cela ne l’empêchera pas, après un long séjour à l’hôpital, de retourner travailler comme dynamiteur et de fonder une famille. Lumineuse, touchante, l’écriture de Mankell nous fait sentir l’héroïsme ordinaire de cet homme du peuple qui est de ceux qui ont construit le « modèle social suédois ». La vie d’Oskar, à l’instar sans doute de celle de ses camarades, fut cependant à peine marquée par tout ce qui a changé le monde entre 1888 et 1969. Dure constatation.

James Ellroy arrive finalement lui aussi au même constat : l’évolution des sociétés ne parviendra jamais à faire disparaître le poids des préjugés et l’horreur du racisme. Les humains semblent ainsi faits que les solutions de facilité auront toujours préséance sur la justice et la vérité. C’est précisément ce que démontrent les deux enquêtes bâclées que le romancier nous décrit en se plaçant dans la perspective des enquêteurs.

C’est le ton d’Ellroy qui séduit. En s’appuyant sur les rapports d’enquête et en dégainant comme personne ne sait le faire, il réussit à faire sentir de l’intérieur la démarche des policiers. Et ce ne sont pas des enquêtes anodines : la première, l’affaire George Whitmore, mènera à l’arrêt Miranda qui mit fin à plusieurs types d’interférences policières ; et la seconde concerne l’assassinat de l’acteur Sal Mineo pour des motifs ridicules.

Mais on est quand même loin, avouons-le, des chefs-d’œuvre de Truman Capote ou de Norman Mailer…


Le dynamiteur

★★★★​
Henning Mankell, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Seuil, Paris 2018, 215 pages
 

Reporter criminel

★★★
James Ellroy, traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias, Rivages Noir, Paris 2018, 203 pages
 

Extrait de «Le dynamiteur»

« L’histoire d’Oskar est comme l’iceberg : ce que tu en vois n’est qu’une petite partie. La plus grande partie est cachée sous la surface. Là se trouve la lourde masse de glace qui s’équilibre avec l’eau et rend la vitesse et le cap stables.

Deux séquences se déroulent en parallèle. Les épisodes et les souvenirs de quelques étés passés avec un dynamiteur à la retraite. Et l’évolution historique de la société dans laquelle Oskar a vécu. Oskar parle de son appartenance à cette histoire, et laisse le reste en retrait. Ce sont les deux côtés d’une fracture qui se frottent, deux engrenages qui s’entraînent. Les deux côtés de la fracture expriment la même évolution. Les deux séquences se reflètent en miroir. Elles sont réunies par la même identité. Elles donnent le signalement d’une société qui est Oskar Johansson.

Le visage d’Oskar Johansson.

Le visage du narrateur.

Ensemble, ils deviennent le récit. »

Extrait de «Reporter criminel»

« Sal commandait des pizzas et invitait ses copains du septième art. Il appartenait davantage à cette clique-là qu’au groupe qui figurait sur sa liste de relations de premier ordre. C’était une réalité que ce petit salaud sournois connaissait par coeur. L’enquête languissait. On n’obtenait rien, que dalle, nada, peau de balle. Le monde entier oublia Sal Mineo. La fureur de vivre et ses nanars de série Z n’étaient plus regardés que par des téléspectateurs insomniaques. Plus rien à foutre de Sal Mineo. Il était passé de mode. Les flics à l’esprit critique ont remballé le flambeau.

Une réunion de dernière minute nous a fait changer d’avis : consultez la permanence téléphonique de Sal… »