«La robe blanche»: crinoline de calvaires

Nathalie Léger «écrit des projets», des «aventures de l’esprit», aurait dit le philosophe Tzvetan Todorov.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Nathalie Léger «écrit des projets», des «aventures de l’esprit», aurait dit le philosophe Tzvetan Todorov.

C’est l’histoire d’un livre qui doit s’écrire et d’un livre qui ne s’écrit pas. Ou du moins, d’un livre qui ne s’écrit pas assez vite au goût de la mère de la narratrice. Une mère qui, à l’image de celle qui flottait déjà comme un acouphène dans les deux précédents « récits de recherche » de Nathalie Léger, L’exposition (P.O.L. 2008) et Supplément à la vie de Barbara Loden (P.O.L. 2012), devient partie intégrante du rythme, du staccato de la narration, qu’elle accentue par sa quête d’un vindex pour venir à bout de ses froissements intérieurs — héritage d’un mariage ayant trop longtemps agonisé dans le grabat de l’adultère.

C’est l’histoire, comme le disait Faulkner, d’un passé qui n’est jamais mort et qui n’est même jamais passé. Un passé qui se voit ici filtré au tamis d’une écriture qui le fragmente — une décision poétique, disait Léger, en 2012, à l’époque de Supplément… — et d’un récit qui obéit à son sujet premier : la mort brutale de l’artiste italienne de performance Pippa Bacca, qui « voulait porter la paix dans les pays qui avaient connu la guerre. »

C’est l’histoire d’une robe de mariée, comme il y en a tant d’autres dans les annales de l’art performance (Marie-Ange Guilleminot, Niki de Saint-Phalle, Jana Sterbak, etc.). Mais celle de Bacca, plus que toute autre, n’a pas suffi à « racheter les souffrances du monde ». Durant son périple performatif en auto-stop de Milan à Jérusalem, Bacca fut assassinée. Son corps a été retrouvé en Turquie, le 11 avril 2008, onze jours après sa disparition. « Il l’a violée, il l’a tuée, il l’a dépouillée et pour finir il lui a volé son regard », constate l’auteure qui a eu vent de l’affaire par l’entremise du film La mariée, de Joël Curtz (2012).

Une aventure de l’esprit

C’est l’histoire d’une écrivaine qui manoeuvre dans la poussière de traces qui se sont perdues. L’exposition tournait autour d’un projet muséal et d’une rencontre avec le personnage de la comtesse de Castiglione, Supplément… partait d’une entrée à rédiger au sujet du film Wanda (1970), de Barbara Loden. La robe blanche poursuit dans cette lignée d’oeuvres tissées de coïncidences par une écriture en situation (« non, je me reprends… »). Des crinolines de calvaires laissant paraître, comme tant de coutures visuelles, les petits bruits du moteur de la pensée de cette spécialiste de l’histoire de l’art. On y découvre une écriture du mouvement, dont l’érudition ne nous éloigne pas tant du sujet qu’elle nous rapproche de l’auteure. Nathalie Léger« écrit des projets » ; des « aventures de l’esprit », aurait dit le philosophe Tzvetan Todorov.

Est-ce l’histoire de la robe ou de la morte ? Ni l’une ni l’autre. C’est celle du mouvement de l’une vers l’autre, de la photographie d’une bourrasque et de ses effets sur le monde. Léger glisse un doigt dans l’échancrure (comme elle le dit) de l’oeuvre d’une autre et y fait passer Svetlana Alexievitch, Roland Barthes, Marguerite Duras, Ferdinand de Lesseps, Herman Melville, Yoko Ono. Quelque part, sa mère s’y glisse aussi, puis celle de Pippa et, pour finir, le lecteur.

Extrait de «La robe blanche»

« Je m’entends lui dire : des hommes qui ont provisoirement voulu la mort de leur femme et réciproquement, le monde n’est fait que de ça, certains y voient même une preuve d’amour, et d’ailleurs il ne t’a jamais frappée, il ne t’a pas tuée, ton histoire est minuscule, elle ne tient qu’en une ligne. Et alors ? Justice ! Je reste allongée tandis que des murmures anciens traversent le salon, des chansons d’enfants, de grands sanglots. »

La robe blanche

★★★★

Nathalie Léger, P.O.L., Paris, 2018, 138 pages