Femmes d’aujourd’hui en poésie québécoise

Gabrielle Boulianne-Tremblay, Ouanessa Younsi et Roseline Lambert
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Gabrielle Boulianne-Tremblay, Ouanessa Younsi et Roseline Lambert

« Quand je suis née, je n’étais pas une femme », lance l’anthropologue Roseline Lambert. Souhaite-t-elle ainsi annoncer que le mauvais genre lui a été assigné à la naissance ? Non, plutôt paraphraser deux vers surgissant dans les premières pages de son second livre, Les couleurs accidentelles : « Je commence comme ça / dans la douce ignorance du genre ».

La douce ignorance du genre ? « Oui, parce que lorsque je suis née, je ne savais pas qui j’étais, puis il y a plein d’éléments qui m’ont construit femme, plein de normes qui ont contraint ma féminité et face auxquelles j’ai toujours eu une rage, précise Mme Lambert. Il y a toute une nuance autour de qui je suis aujourd’hui qui n’est pas dans la binarité, qui n’est pas genré. Mon livre, c’est un appel à la déconstruction des cases. »

On sait aujourd’hui qu’on peut être la femme qu’on veut, tout en assumant une certaine part de masculinité. Mais dans l’imaginaire, on peut décider qu’on va être quelque chose de plus grand que ça.

 

Déconstruire des cases, les recueils de l’actrice Gabrielle Boulianne-Tremblay, Les secrets de l’origami, et de la psychiatre Ouanessa Younsi, Métissée, y travaillent également à divers degrés. D’abord parce que les auteures mènent toutes les deux, comme Roseline Lambert, des doubles vies et nourrissent de la réflexion sur les mots que suppose la poésie ces métiers « de l’écoute et du langage » qui occupent leurs journées.

Quand Ouanessa Younsi est née, elle ne se savait pas différente. Ainsi pourrait-on aussi résumer (très succinctement) Métissée, une série de poèmes en prose enquêtant sur les mystères de son héritage et de sa famille arabe, que cette fille de père algérien et de mère québécoise n’a pas connue.

 


« Comment me remémorer celles que je n’avais pas rencontrées ? » se demande-t-elle en pensant, entre autres, à sa grand-mère, dans ce recueil dont le titre tient à la fois de la célébration de tout ce qui la compose et de l’adhésion subversive aux bêtises qu’elle essuyait dans la cour d’école, étrangère en terre natale, à cause de son teint basané.

« La question de mon identité jaillit souvent de mon prénom et de ma peau. C’est mon prénom arabe qui dépasse et qui raconte cette culture arabe qui est plus absente que présente en moi, et qui fait que mes patients sont surpris quand ils entendent pour la première fois mon accent québécois », explique celle qui, en 2016, signait l’essai Soigner, aimer.

« Alors, le poème, c’est une façon de mettre en avant un membre fantôme. C’est un peu comme s’il me manquait une jambe ou un bras, et qu’avec le poème, je me créais une jambe, un bras, un oeil, une langue. Notre identité est faite de présences et d’absences, et les absences sont aussi importantes dans sa construction que ce qui existe. »

Mettre le feu à la honte

Les secrets de l’origami est à la fois un livre témoignant d’une expérience universelle (la brûlure de l’amour) n’ayant absolument pas à voir avec la transidentité de Gabrielle Boulianne-Tremblay, et rien d’autre qu’un livre témoignant d’une trop longue inhibition de ce qu’elle est depuis toujours.
 

À genoux dans les cendres de plusieurs incendies successifs, l’actrice révélée en 2016 dans Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, de Mathieu Denis et Simon Lavoie, se délite et se laisse happer par un tourbillon de relations vénéneuses et de shooters trop momentanément apaisants. « On m’a beaucoup appelée “la femme trans” dans les médias et je n’étais jamais à l’aise avec ça quand ça se trouvait dans le titre d’un article, parce que c’est très réducteur. Ma vie, ce n’est pas que ça, il y a autre chose. Mais je pense quand même que la publication du livre d’une femme trans, c’est politique, surtout quand Trump veut retirer leurs droits à plein de gens [qui ne s’inscrivent pas dans une binarité traditionnelle]. Ce qu’il fait, c’est effacer des gens qui existent. Qui existent pour vrai. »

« Moi abjecte car sexuée », écrit-elle au haut d’une rare page abordant frontalement cette question, quatre petits mots ramenant du côté de la blessure inguérissable Les secrets de l’origami, recueil dans lequel le corps est à la fois le lieu de toutes les transcendances et de tous les achoppements.

« J’ai parfois senti que je devenais un monstre, une chimère inconcevable, que mon sexe était de trop, qu’il fallait que je le coupe », confie Gabrielle, et il se peut qu’à ce moment de la conversation, la douleur d’un souvenir pénible lui étouffe momentanément la voix. « Sur la couverture, je suis nue, parce que je veux lever le voile sur plein de choses, mais surtout lever le voile sur la honte. La honte a été trop longtemps trop présente en moi. »

 


Les injonctions à une forme de pureté identitaire ou idéologique sont non seulement violentes, elles sont profondément absurdes, plaide Roseline Lambert dans un passage aussi amusant que grave de ses Couleurs accidentelles : « Et si toute pensée était périodiquement menstruée ? Colorée dans [son] hybridité, propre et sale, belle et laide tout à la fois. »

Une pensée menstruée, vraiment ? Un brin de malice teinte son sourire. « On a tendance à voir le masculin comme rationnel, alors qu’on dit de la littérature des femmes qu’elle est irrationnelle, trop intime, trop émotive, regrette-t-elle. Alors, suggérer que toute pensée puisse être menstruée, c’est pour moi une façon de dire : “Heille, les gars, votre pensée qu’on considère comme propre, blanche, limpide, forte, puissante est aussi soumise à des cycles, elle n’est pas propre, blanche, limpide, forte, puissante.” »

Toutes les réinventions

À l’instar des identités de genre, les genres littéraires traversent aussi une époque de redéfinition et d’atomisation. « Tant mieux si les livres deviennent inclassables », se réjouit Ouanessa Younsi en feuilletant le livre hybride de Roseline Lambert, mélange de vers libres, d’extraits de journal, de phrases glanées dans des textes savants et de cogitations sur la matérialité des couleurs. Tant mieux si le livre permet toutes les réinventions, conclut Roseline Lambert, en chantant l’écriture comme espace souverain, capable de résister à toutes les pressions de ce qui socialement donne aux limites arbitraires définissant les identités les allures de barrières immuables.

« On sait aujourd’hui qu’on peut être la femme qu’on veut, tout en assumant une certaine part de masculinité. Mais dans l’imaginaire, on peut décider qu’on va être quelque chose de plus grand que ça », avance l’anthropologue, tout en admettant que cette fuite est un luxe que peuvent s’offrir plus facilement ceux qui ne vivent pas l’oppression. « Allons vers l’imaginaire, oui, vers le réalisme magique, vers le surréalisme, pour repenser les catégories, passer à travers les catégories ! Pourquoi je ne pourrais pas devenir un oiseau et m’envoler pour vrai, dans le livre ? »
 


Les secrets de l’origami
Gabrielle Boulianne-Tremblay, Del Busso, Montréal, 2018, 72 pages

Les couleurs accidentelles
Roseline Lambert, Poètes de brousse, Montréal, 2018, 136 pages

Métissée
Ouanessa Younsi, Mémoire d’encrier, Montréal, 2018, 96 pages