Le naufrage du Liban

Dans «L'âge d'or», Diane Mazloum raconte le Liban sombrant dans la guerre, dans les années 1970.
Photo: Xavier Baron Archives Agence France-Presse Dans «L'âge d'or», Diane Mazloum raconte le Liban sombrant dans la guerre, dans les années 1970.

«J’ai beau m’en défendre, je suis attirée par le gâchis, par le grand gâchis», confie l’auteure d’origine libanaise Diane Mazloum. Au centre de son excellent roman, L’âge d’or, le grand gâchis en question est incarné par la guerre qui a ravagé le Liban de 1975 à 1990, celle-là même qu’ont fuie les parents de l’auteure, née à Paris en 1980.

« Quand la guerre a commencé, personne au Liban ne croyait que ça allait durer », constate Diane Mazloum. Elle ajoute que personne non plus ne comprenait ce qui se passait.

« C’était quelque chose d’aberrant pour les Libanais : comment ce pays pacifique, neutre, surnommé la Suisse du Moyen-Orient, le Paris du Levant, en était-il venu à se retrouver dans la pire des guerres, la guerre civile ? »

 

Son livre commence en 1967. Le Liban est en pleine effervescence, en plein âge d’or. On est du côté d’une famille chrétienne aisée, les jeunes vivent dans l’insouciance… ils vont tomber de haut !

Au fil des événements, on détecte les premiers soubresauts du conflit à venir. Le pays se retrouve pris en étau entre Israël et les Palestiniens qui affluent comme réfugiés. La tension monte entre chrétiens et musulmans. L’ouvrage se termine en 1979, alors que le pays est en pleine guerre.

« Ce que je raconte, c’est le naufrage du Liban », souligne Diane Mazloum. Naufrage qu’elle compare à celui du Titanic. « Ce beau bateau qui a coûté si cher et qui incarne le luxe, la légèreté, eh bien voilà, c’est fini, une erreur, et il coule. »

Le point de bascule : c’est ce qui intéressait la romancière au départ. « Je voulais essayer de retracer la chaîne de réactions qui a fait que, de festif et insouciant, le Liban puisse devenir aussi sanglant. Je voulais aussi remonter à la première étincelle : c’était la faute de qui, si on peut parler de faute ? »

Plusieurs scénarios possibles s’offraient à elle : « Est-ce que c’étaient les Palestiniens qui étaient en cause ? Est-ce que c’était les pays arabes, qui ont vu dans le Liban un terrain de jeu pratique pour se débarrasser du problème encombrant des Palestiniens ? Est-ce que c’était Israël, un pays voisin déjà surarmé ? Ou c’est tout simplement le destin des Libanais ? Je ne sais pas. »

Les points d’interrogation demeurent, dans L’âge d’or. Pour la bonne et simple raison que l’histoire du Liban repose sur des points d’interrogation, avance l’auteure, qui a fait trois années de recherches intenses. « La guerre du Liban n’existe pas. C’est-à-dire que l’histoire du Liban s’arrête le 15 avril 1975, qui marque le début de la guerre. Dans les livres scolaires, après cette date, il n’y a plus rien. »

Diane Mazloum a son explication à propos de ce silence : « Les hommes et les femmes qui se sont battus étaient presque des personnes comme vous et moi, ils mettaient un masque pour aller se battre contre leurs propres voisins. Quand la guerre s’est terminée, pour ne pas que tout le pays soit jugé, ce qui aurait été impossible, on s’est dit : amnistie. Pas de recherches, de statistiques, d’élucidation, d’investigation. Pas de version officielle. On oublie tout ce qui s’est passé. »

Couple mythique

Fresque sociale et politique, L’âge d’or. Roman de fureur, de terreur. Mais aussi, roman d’amour. Au centre de l’histoire, qui amalgame personnages fictifs et historiques, un couple passionné, inspiré de personnes réelles. Celui formé par Georgina Rizk et Ali Hassan.

Georgina Rizk : une chrétienne, reine de beauté, Miss Liban puis Miss Univers. Une jeune femme frivole, symbole de l’âge d’or du Liban, de l’Occident au Moyen-Orient. Ni l’histoire ni la politique ne font partie de son monde.

Ali Hassan : un Palestinien exilé, musulman, bras droit de Yasser Arafat. Il est accusé d’être à la tête de l’organisation terroriste Septembre noir et des attentats aux Jeux olympiques de Munich en 1972. Symbole de la violence, de la guerre, de la cause. Recherché par le Mossad, il mourra assassiné.

« C’est un couple emblématique, extrêmement mythique, au Liban et dans la région arabe, précise la romancière. Ensemble, ils ont incarné la diversité, l’hybridité et toutes les contradictions qui caractérisaient le Liban de cette époque. »

Tout connaître du Liban

Parmi les personnages fictifs qui entrent en jeu dans le roman, il y a le premier amour de Georgina, Roland. Et son petit frère, Micky, qui a cinq ans au début. Le garçon collectionne dans son journal des preuves minuscules et enfantines sur son pays. Il veut devenir l’expert numéro 1 du Liban : tout petit pays, donc facile de tout apprendre sur lui, se dit-il.

« Micky est mon double », précise Diane Mazloum. Enfant, elle aussi était curieuse de connaître intimement le pays de ses parents. Établis à Paris, puis à Rome, ils l’emmenaient voir la famille, avec sa soeur, lors des périodes de vacances… quand la guerre connaissait des périodes d’accalmie.

Mais ce n’est qu’au cours des années 2000 que la jeune femme a décidé de faire le grand saut et de s’installer au Liban. Après des études en astrophysique à Paris, elle s’est inscrite à l’Université américaine de Beyrouth, où elle a étudié pendant quatre ans les beaux-arts et le design.

Son premier livre, Nucleus, en plein coeur de Beyrouth City, un récit graphique, témoigne de cette période : la plus heureuse de sa vie, dit-elle. Quant à son premier roman, Beyrouth, la nuit, il met en scène six personnages dans la fin de la vingtaine et du début de la trentaine. On les suit le temps d’une nuit, à Beyrouth, en 2010, sur fond de coupe du monde de foot et de tensions liées à la politique.

La publication de ce livre, en 2014, a changé sa vie. Elle est retournée vivre à Paris, par amour. Son éditeur chez Stock à l’époque, Manuel Carcassonne, est devenu son mari et le père de son enfant.

C’est à ses parents qu’elle dédie son nouveau roman. « Ils avaient entre 18 et 20 ans au début de la guerre du Liban. Comme tous les gens de cette génération, ils sont nés en plein âge d’or, ils étaient porteurs de ce pays neutre et pacifique, et leur jeunesse a été brisée. »

Ils ont fui le Liban en 1976. « Mes parents se sont débrouillés pour se faire une vie ailleurs, et ensuite nous donner, à ma soeur et moi, une des meilleures vies possible, mais tout en portant la mélancolie et la blessure de l’exil, de leur paradis perdu. »

Ses parents, source d’inspiration inépuisable. C’est à eux, à ce qu’ils lui ont raconté, à ce qu’ils ont vécu et perdu que Diane Mazloum doit en grande partie L’âge d’or.

L’âge d’or

Diane Mazloum, JC Lattès, Paris, 2018, 336 pages