Jean-Claude Poitras: l’étoffe d’un créateur multiple

Le designer Jean-Claude Poitras propose vêtements, œuvres d’art et objets de son cru à la nouvelle boutique de BAnQ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le designer Jean-Claude Poitras propose vêtements, œuvres d’art et objets de son cru à la nouvelle boutique de BAnQ.

Une rencontre avec Jean-Claude Poitras, c’est un rendez-vous avec l’élégance. Dans le geste, dans le verbe, mais aussi dans le propos. Le créateur aux multiples talents raconte son riche parcours dans Quand la vie défile, où il pose un regard sur la mode au Québec, découpée par décennie, des années 1950 à aujourd’hui.

À ce titre, on aurait tort, toutefois, d’en limiter la portée à la chose vestimentaire : le designer habille ici les chapitres de nombreuses références historiques, sociopolitiques, culturelles. Et de souvenirs personnels. « Pour moi, c’était un devoir de mémoire de relater cette histoire méconnue. Bien de nos créateurs, comme les Léo Chevalier, John Warden et la chapelière Anita Pineault, nous ont quittés dans l’indifférence totale. »

Pas étonnant qu’on lui attribue le titre de « pionnier de la mode au Québec ». « Non, dit-il, des précurseurs ont tracé le chemin, il fallait lever le voile sur l’importance qu’ils ont eue. » Et son livre le leur rend bien.

« Si, dans les années 1950, la mode flirtait avec la bourgeoisie, la décennie suivante fut explosive avec la nouvelle vague des Michel Robichaud et Léo Chevalier. » Puis, en effet miroir de la société, chaque époque a brodé ses propres codes, d’ailleurs vite récupérés par l’industrie : « Prenons le style grunge d’aujourd’hui, avec ces jeans déchirés qu’arborent les jeunes. Comme pour les hippies, c’était au départ un mouvement anticonformiste farouchement opposé aux diktats de la mode, du temps de Nirvana et Kurt Cobain. »

Le fin observateur Jean-Claude Poitras, chroniqueur au Devoir pendant huit ans, est fasciné de voir les liens noués par la mode avec d’autres formes d’art. Le cinéma notamment. « Ce qui a lancé Giorgio Armani aux États-Unis, c’est quand il a habillé Richard Gere dans American Gigolo. Ralph Lauren fut propulsé au sommet lorsqu’il a signé les tenues de Diane Keaton dans Annie Hall, de Woody Allen. J’ai retrouvé des photos extraordinaires d’Audrey Hepburn, l’égérie d’Hubert de Givenchy, le costumier dans presque tous ses films. »

L’homme qui veut dévêtir la mode de son élitisme ne manque pas une tribune ; de conférences en expositions, de design d’objets pratiques en création de vêtements uniques — l’habit vert de Dany Laferrière pour sa réception à l’Académie française, c’est lui. Son livre illustre l’évolution de cette démocratisation. « Je voulais aussi montrer que la mode permet de comprendre bien des faits de société, et y insuffler un supplément d’âme. »

Pendant trop longtemps, les acteurs québécois du design ont voulu se comparer aux grandes capitales. Mais Montréal ne sera jamais Paris ni New York. Et on commence à comprendre qu’il nous faut une signature originale. On l’a bien trouvée en musique, en cinéma, en arts numériques... 

Même s’il a abandonné les collections de prêt-à-porter, Poitras dit ne jamais pouvoir délaisser la mode : « Je la porte en moi. » Mais il a senti le besoin d’apposer sa griffe sur d’autres formes de création. « Je n’aimais pas beaucoup ce qui se passait dans l’industrie au milieu des années 1990 : faillites retentissantes pour Eaton, Simpsons et Les Ailes de la mode, disparition de fabricants et de créateurs prometteurs, production axée vers l’Orient… Tout cela en moins de cinq ans. J’ai un malaise avec l’idée de surconsommation, de globalisation, et je ne voulais pas vivre cette époque du prêt-à-jeter. »

Sans compter la grande désillusion de Montréal Mode, filiale de la Caisse de dépôt, un épisode cousu de fil blanc qui lui a visiblement laissé un goût amer.

Photo: Archives Jean-Claude Poitras Un croquis de la fin des années 1990

Juin 1999. « Montréal Mode devait être notre LVMH [groupe de luxe Louis Vuitton-Moët-Hennessy]. Ça nous a plutôt fait reculer de 25 ans. Une horreur de 30 millions pigés dans le bas de laine des Québécois et dilapidés en moins de trois ans. Sur papier, ça sentait le rêve, et on souhaitait que je sois le premier à le vivre ! Pour annoncer six mois plus tard qu’ils étaient incapables de fabriquer les collections. Fin de “l’aventure”. Un scandale. » Faute du rêve promis, ce fut pour lui le déclencheur rêvé pour se réinventer.

« J’aime creuser de nouveaux sillons, et la mode est une fabuleuse passerelle pour ça », dit le créateur à l’allure classe. Sa passion pour les belles matières l’avait fatalement dirigé vers le haut de gamme, et cela lui faisait un velours que les Holt Renfrew de ce monde achètent ses collections. Mais il a eu envie de voir des jeunes enfiler ses créations. Et a frappé à la porte des magasins Le Château en 1989.

Là, ce fut une autre paire de manches. Quoi ? Une signature renommée s’associer ainsi et diminuer le prestige de la marque ? Du jamais vu. Trois collections plus tard, le snobisme a eu raison de son projet « populiste » : boutiques de luxe et grands magasins lancèrent un tir groupé en menaçant de le laisser tomber. « Aujourd’hui, tout le monde fait ça ! » lance-t-il.

Photo: Patrice Massé Archives Jean-Claude Poitras Un manteau cocon en alpaga de la collection Poitras automne-hiver 1999-2000

Malgré les déboires du monde de la mode, Poitras estime que le pire est derrière nous. « La donne a changé. Avec le mouvement slow et tous ces jeunes soucieux de recyclage, on assiste à une nouvelle prise de conscience. Ils veulent connaître le fabricant d’un vêtement, sa provenance, et pratiquent le codesign, alors que les créateurs de ma génération préféraient l’individualisme. Le climat était malsain. »

Dans les écoles

Le designer applaudit à un certain élan de solidarité dans les écoles de mode, et aussi à la présence d’instituts comme le Centre des métiers du cuir, par exemple, « dont les diplômés décrochent des emplois chez Vuitton, chez Gucci en Italie… Tout ça est produit à Montréal ».

« Pendant trop longtemps, les acteurs québécois du design ont voulu se comparer aux grandes capitales. Mais Montréal ne sera jamais Paris ni New York. Et on commence à comprendre qu’il nous faut une signature originale. On l’a bien trouvée en musique, en cinéma, en arts numériques... »

À l’orée de ses 70 ans, Jean-Claude Poitras s’est donné comme mission de stimuler la fierté pour nos griffes, qui n’est pas toujours au rendez-vous, déplore-t-il. Et de faire en sorte que le Québec intègre un réseau international. Pour lui, « le design est partout, l’art aussi ». Voilà l’étoffe d’un créateur pluriel.

Jean-Claude Poitras sera au Salon du livre de Montréal les 16, 17 et 18 novembre.

Quand la vie défile Regard sur la mode au Québec, des années 1950 à aujourd’hui

Jean-Claude Poitras, Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2018, 200 pages