«Arcadie»: les exclus de la fin du monde

Emmanuelle Bayamack-Tam est professeure de littérature: sa proximité avec les textes se renouvelle chaque fois qu’elle les relit pour les enseigner.
Photo: Hélène Bamberger Emmanuelle Bayamack-Tam est professeure de littérature: sa proximité avec les textes se renouvelle chaque fois qu’elle les relit pour les enseigner.

Roman d’anticipation au présent ? Utopie du désastre actuel ? L’étonnante écrivaine française Emmanuelle Bayamack-Tam propose avec Arcadie ce paradoxe de genre. « Cette espèce de roman-somme » est traversée de tant d’enjeux sociaux actuels et brûlants qu’on dirait que l’auteure a voulu répondre par la bouche de sa fiction à tous les effrayés du changement, à tous les peureux de la révolution qui doit, survie de la planète oblige, advenir.

Arcadie ? C’est dans l’Antiquité, cet Éden rugueux, où l’on pratique aussi des sacrifices humains. Et c’est ici le nom du néo-gourou Arcady, qui réunit autour de lui des éclopés, des hypersensibles, des perdus, des trop vieilles, des obèses, des éperdus.

S’y retrouve la petite Farah, traînée là par ses parents, qui y granditheureuse en enfant semi-sauvage. Jusqu’à l’adolescence, où elle se découvrira mi-gars mi-fille, intersexuée, tout en suivant avec un salivant désir un migrant magnifique qui envahit ce territoire béni, cette zone franche qui se verra au fil du récit forcément menacée.

Une utopie pré-apocalyptique, ce dixième roman ? « Exactement ! » martèle Emmanuelle Bayamack-Tam au bout du fil. « J’avais en tête en l’écrivant entre autres une phrase de Claudel : “La fin du monde est toujours quelque chose d’imminent.” Toutes les civilisations humaines ont vécu dans cette peur d’une fin du monde, avec les millénaristes par exemple. Mais aujourd’hui, on entre dans l’anthropocène, on nous parle de sixième extinction massive à venir. On a le sentiment de vivre dans un monde très menacé… La petite communauté que j’ai imaginée essaie de se prémunir contre cette fin du monde, d’imaginer une forme de survie. »

Amour libre et enfants sauvages

Tout y passe dans cette presque secte très joyeuse. Sexe, déconstruction de l’amour, genre — on y trouve une narratrice intersexuée, une grand-mère LGBT, trois homosexuels, plusieurs bi —, végétarisme, dépendance aux technologies, malbouffe, rapport à l’argent, mauvaise gestion du paysage… alouette ! Ne manquerait que l’appropriation culturelle pour avoir un écho exact des manchettes des six derniers mois.

Bayamack-Tam rajoute aussi ses obsessions récurrentes, qui rebondissent de livre en livre depuis le premier, Rai-de-coeur (P.O.L, 1996), à l’excellent Si tout n’a pas péri avec mon innocence (2013), passant par Pauvres morts (2000) ou Je viens (2015). L’accent sur les moments cruciaux que sont l’adolescence et le grand âge, un féminisme complètement incarné à la narration, un chant des corps qui fait fi de tous stéréotypes.

« On écrit tous depuis un corps qu’on subit depuis la naissance, qu’on aime ou pas ; c’est quelque chose que j’ai en commun avec toute l’humanité, et au-delà d’ailleurs, avec les animaux également, et il me semble que tout le monde peut se sentir concerné par les métamorphoses du corps, ses avanies, sa gloire aussi parfois. »

Certains de ses personnages, Nelly, Gladys, Charonne, Arcady, sautent aussi d’un bouquin à l’autre, ni tout à fait mêmes, ni tout à fait autres. « J’ai l’impression d’écrire une espèce de Comédie humaine à ma façon, d’avoir des personnages récurrents comme Balzac, même s’il ne m’est pas forcément une référence. Mes personnages débordent le livre. Même Arcady, qui meurt ici à la fin, je ne suis pas sûre qu’il ne resurgira pas. »

Tout ça est porté par des phrases délurées, surgénéreuses, ourlées de références à mille autres auteurs. « Je suis imprégnée de littérature ; il y a des textes que je connais par coeur, avec lesquels je vis, et ils arrivent dans mes propres textes. »

Se guérir de la pourriture

Mme Bayamack-Tam est aussi professeure de littérature depuis 30 ans : sa proximité avec les textes se renouvelle chaque fois qu’elle les relit pour les enseigner, « et c’est la raison peut-être pour laquelle je les mobilise si facilement quand j’écris. C’est ma façon de rester lectrice tout en écrivant, de remettre en circulation du Rimbaud, du Baudelaire, du La Fontaine, du Corneille. Finalement, je leur suis redevable, à ces auteurs, leur langue est aussi la mienne ; je l’imbrique à la mienne dans cette espèce de métissage, de tissage, d’hybridation qui se fait j’espère sans pédanterie ».

Une hybridation qu’elle pousse ici en mâtinant Arcadie d’argot, mais aussi de pas mal d’anglais utilisé à la française. « J’ai le sentiment finalement de m’octroyer de plus en plus de liberté, sur tous les plans, hein, les thèmes, la langue… Je pense que je vais vers une écriture de plus en plus libre ; je ne m’interdis quasi rien ; et Arcadie, voilà, c’est probablement mon roman le plus désinhibé. »

Sa conclusion ? S’il reste un salut possible, il viendra des minorités. Des exclus, des bizarres, des outcasts. « Moi, je ne vois pas d’autre issue. Le fait de dresser les communautés les unes contre les autres, le fait qu’encore aujourd’hui, finalement, et les oppresseurs et les opprimés… » ses mots se perdent, pris dans la gorge, « est intolérable ».

L’auteure sera au Salon du livre de Montréal les 17 et 18 novembre ; en discussion à la libraire du Square Outremont le 17 novembre à 18 h.

Nom de plume

Bayamack-Tam s’est cachée, le temps d’un roman, sous le pseudonyme Rebecca Lighieri, avec Husbands (P.O.L, 2013). « Pour m’aventurer un peu sur le terrain du polar, du roman noir, confie-t-elle. Le fait de m’imaginer que, finalement, non, on ne saurait pas que c’est moi, m’a permis peut-être là aussi d’avancer vers une écriture plus libre, où j’ai assumé davantage mon goût du romanesque. Écrire sous pseudonyme a déverrouillé des choses, je me suis sentie plus confiante ensuite. J’aime bien l’idée de multiplier les hétéronymes pour écrire un peu différemment chaque fois. » N’est-ce pas un artifice si Les garçons de l’été, de Lighieri (P.O.L, 2017), se présente en librairie sous un bandeau « Bayamack-Tam » ? Elle rit. « Je ne pensais pas qu’on finirait par faire le lien. Mais c’est un livre que j’assume, dont je suis fière. »
 

Extrait de «Arcadie»

« Rien ne résistera à cette convergence, à cette grande marche des fiertés, à cette vague migratoire d’un genre nouveau, aussi fluide que bigarré, aussi déviant que radical. Mon héritage est là aussi, dans la certitude que l’infraction doit primer sur la norme, dans la conviction qu’il ne peut y avoir de vie qu’irrégulière et de beauté que monstrueuse. Je suis née pour abolir l’ancien testament, qui a toujours légué le monde à ceux qui avaient déjà tout, reconduisant éternellement les mêmes dynasties dans leurs privilèges exorbitants. […] À nous tous, archanges érythréens, hermaphrodites énergumènes, syndromes d’Asperger ou de Rokitanski, Vénus noires, bipolaires dépigmentés, exilés du paradis ou réfugiés de guerre, nous ferons masse, nous l’emporterons en nombre. On m’objectera que les révolutions ne font que concourir au maintien de l’ordre, et que la nôtre, ce grand soulèvement pacifique et pathologique, est mal barrée depuis le début. Tant mieux. Moins on nous prendra au sérieux plus l’effet de surprise jouera à fond. On ne nous verra pas venir. »

Arcadie

Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, Paris, 2018, 444 pages