«Les bains électriques»: histoire à dormir debout

Entre la fable ombrageuse et la grosse fièvre, Jean-Michel Fortier tente d’écarter le rideau opaque du sommeil.
Photo: Chantale Lecours Entre la fable ombrageuse et la grosse fièvre, Jean-Michel Fortier tente d’écarter le rideau opaque du sommeil.

On ne sait pas quand ça se passe. On ne sait même pas où ça se passe. « Dans le comté de *** », s’entêtent à répéter trois pauvres astérisques, comme si ce roman ignorait lui-même beaucoup de choses à son sujet, ou préférait peut-être ne pas trop nous en dire.

On ne sait pas non plus si c’est complètement un rêve, ce grand autodafé mis en oeuvre par Madame de Sainte-Colombe, la vieille dont Renée Lapierre avait soin. Renée se le demande elle-même.

« Alors que Renée gambergeait sur le pas de sa porte, sa maîtresse […] ressortit vers le salon, une grande allumette à la main, et très vite il y eut un grattement ; et les livres s’embrasaient, la bibliothèque s’enflammait, les murs s’empourpraient, le logement brûlait », raconte le second roman de Jean-Michel Fortier, Les bains électriques, au sujet de cette vision qui pourchassera la servante.

Confinée à l’exiguïté d’un village aussi minuscule que leur conception du monde, Belle Guénette, Céleste, la Veuve Clot, Renée et les autres apprennent avec stupéfaction ou ressentiment le retour inattendu de Louise Beurre (nom d’artiste Louisa Louis), partie depuis dix ans conter fleurette sur les vieux continents au sein d’une troupe de cirque.

Autre mystère

Mais a-t-elle vraiment été aussi adulée qu’elle le laisse entendre, les joues rouges, après avoir trop bu de liqueur de framboise ? Autre mystère d’un livre aussi jaloux de ses secrets que les femmes « boquées » et fragiles qui le peuplent sont jalouses de ce qui se cache réellement dans leur tête et leur coeur.

Histoire à dormir debout (littéralement) et à « somnambuler » dehors, images troubles rescapées du demi-sommeil, somme à la fois risible et monumentale de commérages et de ridicules doléances, Les bains électriques explore les frontières poreuses séparant rêve et réalité, amitiés et inimitiés, mensonge et vérité, vie et mort. En devenant servante à Spencer Wood, chez les riches Rosenberg, Renée devra chaque soir descendre au sous-sol afin de s’assurer qu’aucun fantôme ne s’était établi à demeure dans ces étranges caissons aux allures de sarcophages, munis d’un dispositif électrique qui « déclenche la sudation », « un procédé thérapeutique et amaigrissant ».

Ajoutez à cet effroi quotidien la prise de conscience tardive de son propre somnambulisme, vertige soudain des frontières serrées de son imaginaire éclatant d’un seul et anxiogène coup, puis mesurez les dégâts.

Dans une langue jouant à la préciosité, au vernaculaire ou à la trouvaille, celui qui signait en 2014 Le chasseur inconnu s’égare parfois dans les sous-bois multiples de son récit hagard, alors que la folie cherche à étendre son empire.

Figure dérangeante d’un féminisme ne pouvant exister que dans la violence, Belle Guénette incarne l’orage d’un désir qui gangrénerait tout parce que depuis trop longtemps jugulé.

Quelque part entre la fable ombrageuse et la grosse fièvre, Les bains électriques tente d’écarter le rideau opaque du sommeil et invente des femmes refusant, malgré le lourd prix que cette transaction suppose, de demeurer les spectres de leur propre histoire.

Jean-Michel Fortier sera au Salon du livre de Montréal le 17 novembre.

Les bains électriques

★★★ 1/2

Jean-Michel Fortier, La Mèche, Montréal, 2018, 200 pages