«Les fils de la poussière»: pister l’horreur sous la normalité

Arnaldur Indridason est apparu sur le radar des amateurs de polar francophones en 2005; il ne l’a jamais quitté depuis.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse Arnaldur Indridason est apparu sur le radar des amateurs de polar francophones en 2005; il ne l’a jamais quitté depuis.

C’est en 2005, avec le remarquable La cité des jarres qu’Arnaldur Indridason est apparu sur le radar des amateurs de polar francophones ; il ne l’a jamais quitté depuis. Dix-sept livres ont suivi réaffirmant chaque fois la qualité exceptionnelle d’une écriture intimiste s’attachant à tracer le portrait d’une société islandaise accédant, souvent difficilement, à la modernité.

Avec les années, Indridason est devenu l’incarnation même du polar islandais et une des figures de proue de l’école nordique ; ses romans sont aujourd’hui traduits en 40 langues. Aussi faut-il se réjouir de voir enfin publiée en français sa première histoire parue en 1997 en Islande.

Des gélules trafiquées

C’est une histoire sombre, faut-il s’en étonner : elle nous fait rencontrer un commissaire Erlendur plus jeune, plus actif, moins renfermé. Tout commence plutôt brutalement lorsqu’un modeste libraire, Palmi, voit son frère en crise sauter par la fenêtre de l’hôpital où il est interné ; au même moment ou presque, son ancien professeur est brûlé vif, ligoté à une chaise, dans l’incendie de sa maison. Rien de moins.

Erlendur est chargé des deux affaires ; on le voit bien vite demander l’aide de Palmi, toujours secoué par le suicide de son frère aîné. Tout semble tourner autour de ce professeur victime d’un incendie criminel ; en fouillant son passé et en examinant de vieilles photos, l’équipe d’Erlendur découvre que les élèves de la classe de cancres dont il s’occupait ont tous disparu très jeunes, à l’exception d’un seul, souvent victimes de crise cardiaque. L’unique survivant surgit soudain pour faire des révélations troublantes à Palmi autant qu’à la police… avant de se suicider dans sa cellule.

Puis voilà que trois cassettes enregistrées par le professeur assassiné font surface : elles racontent une histoire incroyable de gélules d’huile de foie de morue trafiquées qui viennent soudain donner une dimension insoupçonnée à l’enquête. Concrètement, Erlendur se retrouve avec une histoire sordide, dont les victimes semblent d’abord être des enfants issus de milieux défavorisés. On vous laisse découvrir le reste.

Cette première enquête mettant en scène Erlendur est de la même eau — dense, intime, profonde et révélatrice de ce temps bien précis — que toutes celles où figure le policier… sauf qu’on le voit ici moins torturé de l’intérieur qu’à l’habitude. Sa fille est toujours une junkie, son fils un alcoolique, mais c’est comme si le poids des affaires à traiter ne l’avait pas encore amené à vivre d’abord les manques et les disparitions qui l’habitent.

C’est néanmoins, malgré sa finale un peu science-fiction, une oeuvre à découvrir pour les amateurs d’Indridason et pour tous ceux qui ont développé des affinités particulières avec le commissaire Erlendur.

Extrait de «Les fils de la poussière»

«On a pratiqué une autopsie, mais nous n’avons jamais eu les conclusions. Son décès demeurait une énigme pour tout le monde. Une semaine à peine après son enterrement, nous avons appris que Gisli était mort dans la ferme où il travaillait pendant l’été. Ce qui s’est passé n’est pas très clair. Il semble qu’il ait perdu le contrôle du tracteur qui s’est retourné sur lui. Apparemment, il est mort sur le coup. […] Évidemment, il n’y a pas eu d’autopsie. Mais si les médecins en avaient fait une, je suis certain qu’ils auraient découvert qu’il était déjà mort quand ce tracteur l’a écrasé, sans doute emporté par une crise cardiaque, comme Aggi.»


 

Les fils de la poussière

★★★★

Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié, Paris 2018, 292 pages