Alexie Morin: un autre regard

Alexie Morin a tenté de démêler un écheveau d’émotions complexes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexie Morin a tenté de démêler un écheveau d’émotions complexes.

Ouvrir son cœ​ur. À première vue, le titre pourrait faire penser à celui d’un livre de psycho pop, entre éveil spirituel, disponibilité à l’autre prônée par un coach de vie et l’injonction aux confidences d’un curé sympathique.

Il pourrait aussi évoquer l’autopsie que quelqu’un pratiquerait lui-même sur le muscle creux qui bat dans sa poitrine. Ou une minutieuse introspection sans pudeur où il s’agira de se confier, de s’épancher, de « s’ouvrir ».

Entre l’autopsie sentimentale et le récit de soi, Ouvrir son cœ​ur est le troisième livre d’Alexie Morin, 34 ans, après les poèmes de Chien de fusil et Royauté, une novella (tous deux parus au Quartanier en 2013).

Originaire de Windsor, une petite ville des Cantons-de-l’Est, la narratrice — que l’on pourra volontiers confondre avec l’auteure elle-même dans cet exercice de « non-fiction » — replonge dans le passé à l’occasion d’un lancement de livre à Sherbrooke. Un moment qui ravive les souvenirs peu agréables de son enfance marquée par un strabisme convergent sévère à l’œil gauche et les sombres années d’adolescence ponctuées par la mort à l’âge de 18 ans de Fannie, l’une de ses rares amies.

Vivant à Montréal depuis douze ans, aujourd’hui poète, maman, éditrice, Alexie Morin a été cette adolescente différente, incompréhensible, gaffeuse, sauvage, susceptible, « fuckée ». Peur des autres et honte de cette peur : c’est un écheveau d’émotions complexes qu’elle a tenté de démêler dans son livre. « J’ai essayé de faire réapparaître des moments qui m’ont transformée, écrit-elle. Quand je me retourne vers mon enfance, j’aperçois beaucoup de noirceur. Ça me sidère. J’ai essayé de comprendre pourquoi. »

Le secret de la confession

Le livre a en son cœur un secret : « Mon secret : le fait d’avoir été un jour si désajustée, si peureuse, et si visible dans ma peur. » Elle nous le montre à coups de confessions sans pudeur et d’épisodes marquants qui ont fait ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un travail d’été à l’usine de la Domtar, une querelle avec une enseignante d’arts plastiques, un peu de bullying.

« Il y a des passages de ce livre qui ont exigé du courage, mais ce n’est peut-être pas ceux auxquels on pourrait penser, explique Alexie Morin au téléphone. Ce qui m’affectait le plus, ce que je trouvais le plus difficile et le plus troublant, c’était quand je mettais en jeu les autres. Les personnages qui sont décrits sont à peu près tous de vraies personnes, et c’est là où j’étais le plus inquiète, en particulier en ce qui concerne Fannie. »

« Je n’ai pas eu une vie particulièrement exaltante et je n’ai rien accompli de très grand, poursuit-elle. La question de la validité devient dès lors capitale et plutôt obsédante. Le livre, au fond, devient un peu sa propre fin. La question qui me traverse beaucoup est : pourquoi je fais ça ? Et ça, c’est une question à laquelle le livre ne répond pas nécessairement. »

Ouvrir son cœ​ur s’inscrit dans la foulée des démarches autobiographiques de Maggie Nelson, de Simone de Beauvoir, d’Annie Ernaux ou de Karl Ove Knausgaard. Un exercice où la prise de risque semble réelle, où semblent rares les traces de complaisance qui accompagnent d’ordinaire les autobiographies.

Suivre le fil des émotions

Lucide sur la question des souvenirs, Alexie Morin reconnaît que cette démarche implique bien sûr une part d’invention, mais sans pour autant avoir eu l’impression de tricher avec la réalité. Elle l’écrit : « Chaque fois que je me souviens, je me souviens différemment. Le souvenir n’est pas un film que je peux simplement me rejouer. »

« Composer un livre autobiographique, ajoute-t-elle en entrevue, c’est la même chose que de composer une fiction en ce qui concerne les personnages et les intrigues. Il y a des affaires que je n’y ai pas mises parce que ça ne rentrait pas dans la forme, d’autres que j’ai ajoutées parce que c’était important qu’elles y soient pour des raisons d’équilibre, de rythme ou de chute. Tout ça est travaillé au même titre que si j’étais en train de faire une fiction. »

Alors qu’elle a changé le nom de la plupart des personnages, il s’agissait, avant tout, de suivre le fil des émotions, leur vérité. Une phrase de Simone de Beauvoir placée en exergue du livre éclaire bien le projet : « Il existe des conduites magiques, qui abolissent les distances à travers l’espace et le temps : les émotions. » « L’émotion m’aveugle, écrit-elle, que je parle de mon amour des Frères Karamazov, de botanique, de féminisme, de chaussures et de cheveux, de cocktails ou du développement de l’enfant. »

Symboliquement, « l’œil croche » est pour elle à l’origine de sa socialisation ratée. Il cristallise aussi tout un rapport au monde, croit celle à qui on a par ailleurs diagnostiqué un trouble déficitaire de l’attention (TDAH) il y a quelques années — elle l’évoque dans le livre.

Chaque artiste, au fond, n’a-t-il pas un « œil croche », une sorte de tare, grande ou petite, qui alimente son désir de séduire ou de provoquer, qui forge son rapport au monde ?

« C’est à la fois une grande chance, j’ai l’impression, et aussi un assez grand malheur du point de vue de la petite fille en question. Le fait qu’on m’ait dit toute mon enfance que j’étais une pauvre petite fille, pas gâtée par la nature, plutôt qu’on m’ait dit que j’étais donc cute et donc belle, ça a fait en sorte que mon rapport avec ma présentation physique a été différent. Ça m’a donné une perspective sur le monde dans lequel je vis qui n’est pas celle d’une personne bien adaptée. »

Alexie Morin sera au Salon du livre de Montréal le 17 novembre.

Extrait de «Ouvrir son cœur»

« Ma sixième année au complet, je l’ai passée à peu près toute seule, à me méfier de chacun. Dépourvue du liant de l’amitié et de la conversation, cette année est encore plus floue que les autres dans ma tête. Elle ressemble à une maison effondrée. À un drap en boule au bout du lit, avec son motif chiffonné, ses plis par centaines, ses crevasses obscures. Il y a des images, des scènes sans date. D’innombrables journées désertes, sans relief humain, sans joie. »

Ouvrir son cœur

Alexie Morin, Le Quartanier, Montréal, 2018, 376 pages