«Heimaey»: «road-trip» islandais

Ian Manook, le plus connu des nombreux pseudonymes de Patrick Manoukian
Photo: Richard Dumas Ian Manook, le plus connu des nombreux pseudonymes de Patrick Manoukian

Ceux qui ne savaient pas encore que Ian Manook — le plus connu des nombreux pseudonymes de Patrick Manoukian — rédigeait des guides de voyage avant de se mettre à écrire des romans seront ici comblés. Yeruldelgger et les plaines de la Mongolie sont déjà bien loin et cette nouvelle histoire prend plutôt la forme d’un véritable road-trip se déroulant dans des paysages à couper le souffle, au beau milieu de l’Atlantique.

Elle met en scène une sorte d’ancien hippie français, Jacques Soulniz ; milieu de la cinquantaine plutôt désinvolte, il souhaite reconstruire des liens avec son adolescente de dix-huit ans en lui payant un voyage en Islande sur les traces des découvertes qu’il y a faites dans les années 1970. Résultat : sa fille, Rebecca, est enlevée une fois le voyage à peine amorcé.

Le récit se complexifie du fait que le policier islandais chargé de l’enquête — un magnifique personnage du nom de Kornélius — est sur la piste d’une petite frappe ayant dérobé deux kilos de cocaïne à un caïd lituanien : comme par hasard, le petit voyou s’amourache de la fille de Soulniz avant qu’elle disparaisse. Rien n’est vraiment simple dans le monde de Ian Manook…

Détail important : il se trouve aussi que Soulniz était en Islande en 1973 à la tête d’une poignée de volontaires internationaux accourus à la suite de l’éruption d’un volcan près de Heimaey. Et que depuis, certaines personnes n’attendaient que l’occasion de se venger.

Le lecteur se voit donc forcé de suivre en même temps trois pistes entremêlées sans savoir laquelle privilégier. Celle de la disparition volontaire, celle des gangsters et celle qui prend de plus en plus de place à mesure que l’intrigue se noue sur fond de sorcellerie et de paysages absolument somptueux : la vengeance.

L’enquête de Kornélius et de son équipe révèle une série de faits troublants faisant appel à de vieux rituels de magie noire, comme la pratique du nécropant, ou même à une étrange complicité avec les corbeaux. À mesure que les cadavres se multiplient, on devine que la vengeance, cruelle ici, irraisonnée même, semble se servir à toutes les températures en Islande ; comme si elle prenait la forme et l’intensité des paysages déchiquetés et sulfureux que traverse Soulniz à la recherche de sa fille.

Dans cette écriture débridée qui semble se lancer à elle-même, devant nous, les défis les plus fous, Ian Manook nous fait visiter ici une Islande que personne n’a décrite de cette façon dans la génération des écrivains ayant rendu célèbre la petite île volcanique depuis une quinzaine d’années. Une Islande moins intime et moins vécue de l’intérieur que chez Indridason par exemple ; mais une Islande par ailleurs plus spectaculaire, plus attrayante malgré les forces qui la déchirent.

Par moments, on aura effectivement l’impression de lire un guide touristique et on sera même porté à aller voir sur Internet les photos illustrant Gunnuhver, Grindavik, Hvitserkur ou encore Vestmannaeyjar. Méfiez-vous : vous pourriez sortir de cette histoire incroyable avec l’envie de sauter dans un vol pour Reykjavik…

Extrait de «Heimaey»

Mais quand elle ouvre la trappe, une nuée de corbeaux croassant de colère lui voltigent dans les jambes et envahissent la cabane. Paniquée, elle frappe à l’aveugle de sa gaffe et de son couteau, et devine des têtes qui se brisent et des ventres qui laissent échapper leurs tripes. Elle bat en retraite, hurlant sa terreur et sa rage. La cabane est envahie par une dizaine de corbeaux qui claquent contre elle des ailes et du bec. Elle protège ses yeux derrière son bras, recule, trébuche, renverse une table. Du verre se brise. Un souffle chaud enfle soudain dans la pièce et, quand elle ouvre les yeux, la lampe cassée a mis le feu à la baraque. Les corbeaux paniquent à leur tour et elle en profite. Elle se précipite par la trappe et la referme de l’extérieur, insensible aux cris furieux des oiseaux prisonniers des flammes. Sans les voir, elle en devine d’autres qui s’agitent autour d’elle dans la nuit…

Heimaey

★★★ 1/2

Ian Manook, Albin Michel, Paris, 2018, 461 pages