«Cartographie de l’amour décolonial»: les ennemis du coeur

Leanne Betasamosake Simpson raconte simplement l’intimité belle ou entravée par les cicatrices de la sujétion dans «Cartographie de l’amour décolonial».
Photo: Nadia Kwandibens Leanne Betasamosake Simpson raconte simplement l’intimité belle ou entravée par les cicatrices de la sujétion dans «Cartographie de l’amour décolonial».

L’amour, même dans les meilleures circonstances, même quand le monde semble avoir été conçu pour nous, même quand rien ne s’y oppose vraiment, c’est toujours (au moins un peu) compliqué. Ajoutez à ces incontournables écueils des années de violences coloniales, symboliques ou réelles, et mesurez rapidement à quel point ce qui ne vous apparaissait pas facile-facile se révèle soudainement somme toute assez simple. L’amour sans la crainte de l’humiliation ou de la blessure ravivée : un privilège. Oui, c’est ça le mot.

Peu importe son titre d’apparence inutilement universitaire, c’est l’intimité belle ou entravée par les cicatrices de la sujétion que raconte simplement Leanne Betasamosake Simpson dans Cartographie de l’amour décolonial, recueil de nouvelles et de textes en vers (plus faibles) s’échinant à nourrir l’espoir que l’amour puisse exister encore, par-delà les innombrables tragédies vécues par les Autochtones du pays.

« Baiser avec une Indienne c’est trop de trouble », lance le chum de la narratrice de « Traités » au moment de la laisser. Le « poteux-artiste-hippie » confirmera ainsi en quelques mots tous les soupçons qu’entretenait envers la bienveillance des Blancs une jeune femme de 22 ans, membre de la communauté Michi Saagiig Nishnaabeg (comme l’auteure). Il en mangera bientôt toute une, mais la blonde éconduite, elle, ne finira jamais de suspecter d’hypocrisie les allochtones qu’elle croisera, devine-t-on dans le silence lourd du texte s’achevant au tiers de la page. Les progressistes de tour d’Ivoire (ou de cabinets de psychologie) récolteront eux aussi quelques piques sarcastiques.

« [O]n part à la chasse pour trouver l’acceptation […], mais on ne sait même pas à quoi ces médecines-là ressemblent […] », observe pour sa part, dans un accès de fulgurante lucidité, la narratrice de « Prendre le bison par les cornes ». « [E]t en plus on traîne avec nous de lourdes barricades qui nous rappellent qu’être vulnérable n’a jamais mené à une fin heureuse pour quiconque parmi nous, pas même une seule fois. »

Malgré quelques accents pamphlétaires, c’est pourtant bien de littérature qu’il s’agit ici, d’une littérature qui ouvre les yeux et le coeur plus grand que n’importe quel texte militant. Les espaces de mystère qu’aménage l’écrivaine à l’intérieur de ses fictions, comme autant d’appels au pardon, témoignent d’une foi que ni la colère ni la douleur ne pourraient entamer envers la possible et salvatrice rencontre entre deux âmes. C’est du moins ce que semble dire « Dix milles années de vécues », une des rares nouvelles où le passé alimente la lumière, plutôt que l’amertume.

Dans une traduction pleine de vie d’Arianne Des Rochers et de la poète Natasha Kanapé Fontaine, l’universitaire et militante Leanne Betasamosake Simpson rappelle donc que l’intime n’est jamais aussi politique que lorsque l’on subit l’oppression. L’amour étouffe sans liberté, ce vaste territoire que doivent reconquérir à la barbe de leurs ennemis tristement nombreux les jeunes Autochtones, à qui ce livre est dédié, mais à qui il ne s’adresse certainement pas exclusivement.

Arianne Des Rochers et Natasha Kanapé Fontaine seront au Salon du livre de Montréal le 17 novembre.

Cartographie de l’amour décolonial

★★★ 1/2

Leanne Betasamosake Simpson, traduit de l’anglais par Natasha Kanapé Fontaine et Arianne Des Rochers, Mémoire d’encrier, Montréal, 2018, 152 pages