Azélie Papineau, la grand-mère du «Devoir»

Azélie Papineau était une femme cultivée, préférant en littérature le rêve à la logique et plaçant la musique au-dessus de tout.
Photo: James-Louis Demers / bibliothèque et Archives Canada Azélie Papineau était une femme cultivée, préférant en littérature le rêve à la logique et plaçant la musique au-dessus de tout.

Le 21 mars 1868, Azélie Papineau, la dernière des enfants du tribun et libre penseur Louis-Joseph Papineau, écrit dans son journal intime, resté jusqu’à ce jour inédit : « Mon Dieu ! sauvez-moi de moi-même, je ne suis qu’égoïsme, que lâcheté… Et pourtant, j’ai à obtenir la conversion de mon père. » Le 1er septembre suivant, la femme de l’artiste Napoléon Bourassa donne naissance, à 34 ans, à son cinquième enfant, Henri Bourassa, fondateur du Devoir.

En apparence assez banale, cette anecdote renferme en filigrane un condensé au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe des tourments politico-religieux du Québec, qui atteignent même les profondeurs de l’inconscient. Le chercheur Georges Aubin, auteur de l’introduction et des notes, autant que l’historienne et romancière Micheline Lachance (Le roman de Julie Papineau, Québec Amérique, 1995), qui signe l’avant-propos, l’ont bien vu. Ce n’est pas pour rien qu’Aubin donne au journal (1867-1868) d’Azélie Papineau (1834-1869) le titre Vertiges.

Dans son introduction substantielle, le chercheur définit, avec raison, ces vertiges de la jeune femme comme un « délire religieux » qu’il compare à celui de son frère Lactance qui, souligne-t-il, « voulait faire un pèlerinage à Rome pour demander la canonisation » de leur frère Gustave, mort prématurément en 1851 ! On pourrait émettre l’hypothèse d’un lien entre les troubles mentaux des deux et l’exil forcé de leur père, de qui la tête fut mise à prix en 1837.

Quoi qu’il en soit de l’influence psychique sur eux des malheurs du chef politique des patriotes, cette victime du pouvoir colonial britannique, la situation reste très parlante du simple point de vue symbolique. La démence d’Azélie est si terrible qu’elle semble hâter sa mort. Son cousin germain Louis-Antoine Dessaulles fait des derniers jours de la malheureuse une description hallucinante.

Il écrit qu’elle « menaça de se jeter par la fenêtre ». Il précise plus loin : « Son pauvre mari dut passer toute la nuit à la tenir pour l’empêcher de se briser la tête aux meubles et se mordre les bras et les mains. » Peu après, elle rendit le dernier soupir.

Femme cultivée, préférant en littérature le rêve à la logique et plaçant la musique au-dessus de tout, Azélie, pourtant fière d’appartenir à une famille libérale, c’est-à-dire progressiste, sensible à l’émancipation du peuple, déplorait chez plusieurs libéraux leur côté « mordant contre la dévotion, le clergé ». Elle s’attristait de voir que de grands écrivains français romantiques et libéraux, imbus à l’origine d’esprit catholique, comme Lamartine et Lamennais, s’étaient éloignés de l’Église.

Elle voyait sa mère dévote, Julie Bruneau-Papineau, pourtant à certains égards plus enflammée que son père contre la domination anglaise, comme une « martyre » de l’impiété paternelle. Elle n’aura pas la maigre consolation de savoir que son fils Henri Bourassa tentera désespérément de christianiser le progressisme national.
 

Georges Aubin et Micheline Lachance seront au Salon du livre de Montréal les 16 et 18 novembre.

Extrait de «Vertiges»

J’ai peur de vivre et j’ai peur de mourir. Peur de vivre, parce que ma lâcheté ne me fait sentir que les maux présents. Peur de mourir, parce que la raison, la religion, les saints et les âmes justes que je connais me font voir vaguement que mes peines ne sont rien vis-à-vis de l’éternité.

Vertiges (Journal, 1867-1868)

Azélie Papineau, VLB, Montréal, 2018, 144 pages