«L’innocent»: le pan obscur de l’humanité

Sergio Kokis est fasciné par l’histoire de la médecine et de la représentation de la folie à travers les âges.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sergio Kokis est fasciné par l’histoire de la médecine et de la représentation de la folie à travers les âges.

Il y a quelques années, l’écrivain montréalais d’origine brésilienne Sergio Kokis traversait pour une énième fois l’Espagne, marchant main dans la main avec sa femme, en silence sur les illustres chemins de Compostelle. Comme toujours, son attention est attirée par les nombreux ermitages abandonnés qui bordent la route, souvent à proximité des monastères.

Dès son retour à Montréal, il entreprend des recherches afin d’en savoir plus sur l’origine et l’histoire de ces bâtiments semblables à des chapelles où des individus vivaient reclus, consacrant leur existence à la dévotion religieuse.

« Je me suis rendu compte que des milliers de personnes ont été enfermées dans ces ermitages, et ce, jusqu’à leur mort, affirme l’artiste, attablé dans un restaurant de la rue Saint-Denis. J’ai alors tenté de m’imaginer qui pouvaient être ces individus, placés au rang de miraculés par l’Église. Est-ce qu’un homme sain d’esprit pouvait accepter d’être emmuré de la sorte ? »

Ancien psychologue, fasciné par l’histoire de la médecine et de la représentation de la folie à travers les âges, Sergio Kokis n’est pas de ceux qui détournent les yeux devant le pan obscur de l’humanité. Son dernier roman, L’innocent, ne fait pas exception. Sans détour, il explore et dénonce les failles et la cruauté de l’Église catholique à travers son traitement de la maladie mentale.

Le démon de l’Église

En 1593, un enfant est abandonné sur le seuil du monastère de Sahagun, en Espagne. Le frère Isidoro, laissé seul sur les lieux par les autres moines partis en pèlerinage, doit trancher : accueillir le bâtard ou l’abandonner à son sort. Fasciné par la beauté et le comportement du petit Tiago, qui semble complètement absent au monde qui l’entoure, il le prend sous sa protection.

Doté d’une mémoire prodigieuse, d’une imagination débordante alimentée par les textes mystiques qui lui sont enseignés et d’une incapacité sévère de jugement et de compréhension, le jeune garçon s’avère le bouc émissaire tout désigné. Non seulement pour la perversité d’hommes religieux sans scrupules, mais aussi pour une Église en quête de fidèles et de revenus qui l’élève rapidement au rang de bête de foire, au grand dam de son protecteur.

« Aujourd’hui, lorsqu’un lecteur est introduit au personnage de Tiago, il reconnaît immédiatement les caractéristiques de l’autisme. À l’époque, toutefois, ce trouble était encore loin d’être reconnu et diagnostiqué. Un autiste sévère devait sembler très paradoxal aux moines. Il faut dire que la mémoire était considérée comme l’une des fonctions les plus importantes au sein de l’Église. Il était donc à la fois idiot et prodige. »

Bien qu’on puisse lui reprocher la vision simpliste du trouble du spectre de l’autisme exposée dans le roman, Sergio Kokis affirme avoir voulu se mettre le plus précisément possible dans la peau des moines exposés pour une première fois à cette problématique, qui a été pendant des siècles associée à un déficit mental.

« Comme je suis à la fois sceptique et scientifique, j’ai posé mon récit en pleine Renaissance, une époque où la science commençait à prendre davantage de place et où la divinité était de plus en plus remise en question. Il y a tout un revirement du monde qui se met en branle. J’ai donc créé les personnages de deux scientifiques — un botaniste et un anatomiste — qui remettent leur éducation religieuse en question et sont en mesure d’analyser, au-delà de l’extraordinaire, du démon et de la divinité, les comportements de l’enfant. »

Le roman est aussi le prétexte d’une critique acerbe de la religion catholique, de son exploitation des innocents et des malades pour maintenir la crédulité des croyants — « pour faire croire à l’existence des miracles, il fallait qu’il y ait des miraculés, et ces derniers n’étaient rien d’autre que des victimes sans défense » — aux actes tolérés et cachés de pédophilie, dont on commence tout juste à saisir l’ampleur.

Conséquences désastreuses

« J’ai reçu beaucoup de critiques parce que j’ai choisi d’aborder ce sujet. Pourtant, c’est le devoir de l’écrivain de fouiller là où les gens ne veulent pas qu’il mette son nez. Je me réjouis grandement du mouvement qui incite les femmes à dénoncer leurs agresseurs. La femme crie, mais l’enfant, qui parle pour lui ? »

Selon Kokis, les conséquences du fait de fermer les yeux sur ce type d’action ne peuvent qu’être désastreuses. « La bataille est loin d’être terminée. Au Brésil, on vient d’élire un président qui a déjà affirmé à une députée en chambre qu’il n’oserait jamais la violer parce qu’elle était trop moche. Le terme “hystérique”, qui envoie à la “folie utérine » de celles qui concevaient à l’extérieur des liens du mariage, est utilisé à tort et à travers par les politiciens partout à travers le monde. »

L’écrivain et peintre persiste et signe. La planche de salut se trouve dans la littérature. « Chaque fois qu’on lit un roman, on obtient une bribe de sens au sein de toute cette absurdité. En se mettant à la place des autres, on construit notre identité. Malheureusement, la littérature passe de mode. J’ai bien peur qu’on perde un outil fondamental de réflexion sur soi et sur la société. 

Sergio Kokis sera au Salon du livre de Montréal les 15, 16, 17 et 19 novembre.

Critique de «L'innocent»

En 1953, un enfant est abandonné sur le seuil du monastère de Sahagun, en Espagne. D’une grande beauté, le petit Tiago est vite adopté par la communauté. Toutefois, dès les premiers jours, le petit garçon fait preuve d’une intrigante absence au monde qui l’entoure. Constamment hanté par des visions de nature religieuse, doté d’une mémoire exceptionnelle, le garçon devient vite un outil de propagande et d’asservissement pour une Église dont la Renaissance a grandement ébranlé les racines et les ressources. Avec ce roman, Sergio Kokis entreprend une réflexion substantielle — et un brin didactique — sur les tares d’une Église en perte de vitesse, en proie à la montée en puissance de la science et de la philosophie. Malgré quelques approximations historiques et quelques raccourcis intellectuels, notamment en ce qui a trait au spectre de l’autisme, l’écrivain d’origine brésilienne, en refusant de fermer les yeux devant l’absurdité et la cruauté des hommes, offre un roman accrocheur et bouleversant.

L'innocent
Sergio Kokis,
Lévesque éditeur,
Montréal, 2018, 228 pages

★★★