«Les Nombrils»: Karine Superstar

Une case de la bande dessinée «Les Nombrils»
Photo: Delaf Une case de la bande dessinée «Les Nombrils»

Sur Instagram, le 14 octobre dernier, trois images. Des gros plans. Les trois jeunes filles de la série Les Nombrils. 1. Jenny, la fille la plus populaire de l’école, les yeux dans l’eau. Au-dessus d’elle, une bulle qui vient d’on ne sait où, mais qui la concerne : « Tu n’es pas… » 2. Vicky, la deuxième plus populaire de l’école, au bord des larmes elle aussi. La phrase se poursuit : « … la personne… » 3. Karine, l’amie souffre-douleur de Jenny et Vicky, l’ancienne moche réinventée en reine gothique du rock, ne pleure pas, mais sa tristesse lui alourdit les paupières et lèvres noires. Fin de la phrase : « … que je croyais que tu étais ».

Pas de gag. Pas de g-string apparent (forcément, eh ! c’est des gros plans de visages). Des manteaux et des foulards. C’est l’automne. Mais que se passe-t-il donc pour Les Nombrils dans ce tome huit ? Inquiétude. Rien d’anodin dans ces attitudes. On comprend tout de suite que cette peine ne peut pas avoir été uniquement suscitée par une carte de crédit refusée dans une boutique « pour une banale paire de lunettes de soleil à 200 $», comme dit Vicky, furieuse, à la planche 276-A de la série, la deuxième du nouvel album. Il y a autre chose.

La vérité, toute la vérité

Je suis à Magog, caché au Café Noir, derrière une machine bruyante. Maryse Dubuc et Marc Delafontaine viennent de me rejoindre. Des gens commandent des bagels. Personne ne nous voit, c’est parfait, on peut parler. « On avoue, on a fait exprès », disent Delaf et Dubuc d’une seule voix.

Marc explique : « Les Nombrils, c’est parti d’une espèce de satire de l’adolescence, les stéréotypes propres à cet âge-là. On a montré Jenny et Vicky en filles hyperpopulaires, exagérément populaires, à l’intérieur du cadre scolaire, du cadre de l’école. Comment les remettre vraiment en question ? Et si Karine devenait vraiment populaire en dehors des murs de l’école ? Une vraie popularité. Qu’est-ce que ça allait changer chez Jenny et Vicky dans la dynamique du trio ? »

Photo: Éric Lajeunesse Maryse Dubuc et Marc Delafontaine

Réponse : tout. Dans cet épisode intitulé Ex, drague et rock’n’roll, Karine chante avec Albin et ses Albinos, groupe bombardé révélation de l’année aux « Triomphes de la musique ». On s’arrache son autographe d’idole instantanée. Jenny et Vicky sont détrônées. Frustrées, c’est peu dire. On assiste au pire : Jenny, manipulée par Vicky, se laisse tondre la tête (croyant plaire à Hugo), c’est la dégringolade, l’épreuve terrible de la laideur. Véritable trahison qui va se retourner contre Vicky. Bigre.

La vie est cruelle

Comme dit le slogan de la série, en quatrième de couverture : « La vie est cruelle. Et puis après ? » C’est la vraie question de cet album : on fait quoi ensuite ? À Maryse l’analyse : « Le premier personnage qu’on a vraiment fait basculer, c’est Vicky. Tous les lecteurs la détestaient et nous, on l’aimait parce qu’on sentait que c’était pas pour rien, ce qu’elle faisait, que ce n’était pas seulement pour être la plus populaire. On a essayé de montrer aux lecteurs que rien n’est vraiment gratuit, que Vicky est peut-être impardonnable mais excusable aussi, par son passé [d’ancienne obèse], par son background familial. »

Tous les destins sont ainsi mis sens dessus dessous. Maryse poursuit : « On a pris Karine la victime et on l’a fait monter au-dessus des deux autres. Pour voir ce qui arrive quand tout est débalancé. Jenny, qui n’attachait d’importance qu’à la beauté, devient carrément laide : c’est effrayant, pour elle. Mais pour nous, c’est l’occasion de montrer qu’aucun personnage n’est unidimensionnel, même l’idiote superficielle. »

Les Nombrils, c’est parti d’une espèce de satire de l’adolescence, les stéréotypes propres à cet âge-là. On a montré Jenny et Vicky en filles hyperpopulaires, exagérément populaires, à l’intérieur du cadre scolaire, du cadre de l’école. Comment les remettre vraiment en question ?

C’est la force de la série, dont le succès phénoménal ne se dément pas : plus ou moins 200 000 exemplaires à chaque sortie, deux millions d’albums en tout, traduction en sept langues, prépublication en vedette dans le journal Spirou. Ça parle à toutes les générations (on a tous été ados, en quête de reconnaissance), l’humour y est férocement drôle (mais vraiment, vraiment drôle, presque à chaque case), l’équilibre entre les gags et le fil narratif est parfaitement maîtrisé, le dessin d’une extrême virtuosité, d’une lisibilité sans faille malgré des cases très remplies, les personnages si bien campés qu’ils évoluent selon leur logique propre : ça va loin, Les Nombrils.

« Faut rester cohérent, résume Marc. Être moral sans être moralisateur. » Maryse ajoute : « Sans donner de leçons. » Marc : « On ne s’est jamais dit : on vise tel ou tel public. Je pense qu’on fait Les Nombrils pour nous. Oui, il faut se rappeler qu’on peut être lu par des enfants, mais de façon générale, on fait confiance au lecteur, qui est capable de faire la part des choses. On peut parler d’homosexualité, ça fait partie de la vie. La laideur aussi. La souffrance aussi. Tout ce dont on parle, ça fait partie de la vie. »

Des personnages qui décident

Même l’histoire du tueur en série ? Dans les épisodes précédents, Vinko, le bassiste d’Albin et ses Albinos, un vrai de vrai vilain, a bien failli tuer Vicky : dans le nouvel album, il est en prison, célébrité quand même. « Le tome 4 devait finir autrement, révèle Marc. Les policiers amenaient Karine. On voyait Mélanie morte, baignant dans son sang, tout portait à croire que c’était Karine qui l’avait assassinée à coups de statuette… »

Maryse étouffe un rire : « C’était un petit peu too much… Notre éditeur avait approuvé, il n’était pas content quand on a dit qu’on laissait faire. » Marc sourit, complice : « Dans notre tête, ça allait. Il a fallu voir la planche finie pour comprendre que c’était trop. À partir d’un certain moment, ce sont les personnages une fois dessinés qui nous disent comment ils vont réagir… »

Ex, drague et rock’n’roll, affirment les tourtereaux de la bande dessinée, a été l’album « qui s’est le mieux écrit », avant de relativiser : « On a quand même fait sept versions… » La série, née en 2004 dans Safarir sous forme de gags distincts, en a conservé l’esprit tout en augmentant la difficulté à chaque album : éléments du polar, thèmes difficiles, niveaux de lecture multiples.

« On s’impose quand même moins le gros gag qu’avant, mesure Maryse. En même temps, je pense qu’on a été au bout du suspense avec l’histoire du tueur en série. » Les Nombrils, faut-il comprendre, c’est la recherche d’équilibre dans les montagnes russes de la jeunesse. Et Delaf et Dubuc sont un peu comme des parents responsables qui essaient comme ils peuvent de gérer leurs ados en crise.

Le regard de Maryse se promène de Marc à moi, attendri, doux. « Tout le défi est de pousser nos personnages, les brasser, les bousculer, sans jamais oublier qu’on les aime. Vraiment. D’amour. »
 

Delaf et Dubuc seront au Salon du livre de Montréal les 14, 15, 17 et 18 novembre.

J’ai interviewé Karine!

Au départ, pour illustrer le papier, j’avais suggéré à Delaf une fresque, où les très blancs Albin et ses Albinos et les très noirs Underdogs, groupes ennemis, s’affrontaient dans un grand concours, sur deux scènes. Marc a gentiment dit non, que c’était de l’ordre d’une double couverture dans Spirou, que ça lui demanderait une semaine. Je suis revenu à la charge avec un vieux rêve : entrer dans la bande dessinée. Comme Jean Taussat. En 1962, un lecteur de Tintin avait écrit à Hergé que « serrer la main du Capitaine » était son plus grand souhait. Il était le premier à le demander. Charmé, Hergé promit. Et ainsi, dans la dernière planche de Vol 714 pour Sydney, celui qui interviewe les rescapés et serre la poigne de Haddock n’est autre que Jean Taussat.

Et si j’interviewais Karine ? Elle est vedette rock, après tout, et des vedettes rock, j’en rencontre depuis 28 ans. Delaf a dit oui et poussé l’idée plus loin : les fils des projecteurs sont branchés dans les albums, et je sue beaucoup. On n’est quand même pas loin de rencontres vécues. « C’est le fun après coup d’entendre que ça correspond à une certaine réalité, parce qu’on est quand même un peu loin du monde du spectacle », commente Maryse. On évoque Hubert Lenoir, la question du look chez les chanteurs et chanteuses. « C’est vrai que chacun se construit une image… » J’ai maintenant la mienne. Rêve exaucé.

Ex, drague et rock’n’roll! (Les Nombrils tome 8)

Delaf et Dubuc, Dupuis, 2018, 48 pages