«Nos racines psychédéliques»: «Mainmise» sur l’avenir

L’édition d’avril 1971; une image tirée de «Nos racines psychédéliques»
Photo: Mainmise L’édition d’avril 1971; une image tirée de «Nos racines psychédéliques»

La culture hippie, portée par un souffle chaud venu de Californie, s’incarna au Québec dans Mainmise, magazine qui finit par manquer d’air en 1978. Tout en se voulant hors du politique, Mainmise est lancé paradoxalement en pleine crise d’octobre 1970. La publication se présente comme l’« organe québécois du rock international, de la pensée magique, et du gay sçavoir ».

Mainmise affirme ceci en 1974, à l’occasion de son quatrième anniversaire : « Le pot reste une des clés de voûte de la civilisation occidentale tout entière. » Les numéros sont réalisés, dit la rédaction, « en riant, en ne se prenant surtout pas au sérieux ».

Pierre Laporte, mort en octobre 1970, avait succombé selon eux « à un climat qu’il avait lui-même contribué à créer en participant à un système vicié ». Mais pour échapper à ce climat, suffit-il de faire tout bonnement comme si ce système n’existait pas ?

En 2015, la parution de quelques études consacrées au phénomène de la contre-culture au Québec a ravivé l’attention accordée à Mainmise.

De là est né Nos racines psychédéliques, livre de Marc-André Brouillard appuyé par des anciens de Mainmise. Le livre présente des extraits de documents, des entretiens, des synthèses, le tout porté par l’esprit et la riche iconographie de l’époque, élégamment revisités par le travail soigné de l’éditeur.

Il en résulte un livre saturé de couleurs, modelé par l’exemple de ce qu’offraient à l’époque les artistes du mouvement, comme le peintre Pierre Gaboriau.

En introduction, Brouillard affirme qu’une plongée dans ce magazine « permet de regarder notre histoire à travers un autre prisme que celui du Québec inc., du Québec politique ou du Québec Sainte-Flanelle et Maria Chapdelaine ». La mouvance Mainmise, dit-il encore, dépoussière « une province trop sage ». Mais une province de l’esprit, avec ou sans poussière, peut-elle arriver à être autre chose qu’une province ?

Mainmise a préparé la voie, soutient ce livre, « à des nouvelles générations qui s’en inspirent toujours largement ». Elle aurait inspiré la légalisation du cannabis, le mouvement écologique, la pratique du yoga, l’alimentation « naturelle », l’attrait pour des philosophies alternatives, la libéralisation de la sexualité, le compostage. J’en passe.

Qu’importe alors si la revue s’est arrêtée ou que plusieurs freaksqu’elle a forgés ont complètement erré, soutient Brouillard, puisque ses idées l’ont au final doublé pour continuer de filer sans elle.

Ce livre ne s’attarde guère sur le caractère outrageusement ésotérique de certaines propositions du groupe. Porté à croire que les errances de la pensée qu’encourage la drogue suffisent à prêter appui à l’édification d’une nouvelle société, Mainmise se jette dans diverses glissades de la pensée : l’astrologie, les soucoupes volantes, la sexualité avec les enfants, la magie, la parapsychologie et d’autres affabulations peu susceptibles d’être très jugées très glorieuses.

L’esprit planant de Mainmise repousse en fait la rationalité héritée des Lumières. À certains égards, cette irrationalité le rapproche de certains aspects « du Québec Sainte-Flanelle ou du Québec Maria Chapdelaine » qu’il prétend fuir. Au vieux Canada français honni par les hippies, les difficiles conditions de l’existence continuaient en effet de s’imposer tandis qu’on prétendait s’en mettre à l’abri derrière le paravent Jésus-Christ. À chacun ses drogues et ses paradis artificiels.

Basile le grand

Au milieu de Mainmise se trouvaient, chose certaine, quelques personnages d’exception, à commencer par l’écrivain et journaliste Jean Basile. Né à Paris, arrivé au pays à 20 ans, devenu directeur des pages culturelles du Devoir au début de la trentaine, Basile est l’auteur de quelques livres étonnants, uniques tant par le fond que par le style, dont La jument des Mongols et Le grand Khan.

Cheveux longs, bretelles à ses pantalons, Basile fait profiter Mainmise de sa plume, de son énergie, de sa culture et de son inventivité. Avec George Khal, son comparse et revendeur de drogue, Basile discute tout autant de Virgile et de Mozart que de Mahler ou de Led Zeppelin. Claude Ryan, son patron, n’avait pas apprécié, dira Basile, « un article sur l’orgasme féminin » paru dans le deuxième numéro de Mainmise. En le voyant ainsi aller, Ryan jugea bon de le chasser.

En août 1971, en éditorial du magazine, Basile tente d’expliquer ce nouveau monde auquel il aspire. Il écrit : « Tout cela est encore si ténu, si mou, que nous sommes littéralement comme flottant dans une sorte de vide, exactement comme le premier astronaute sorti de sa capsule dans le vacuum interplanétaire, à cette différence que nous n’avons même plus de rassurant cordon. »

Porté par des rêves aussi diffus, sans s’appuyer sur un programme de luttes sociales, le mouvement s’essouffla, fut avalé puis digéré. La société qu’il croyait réinventer s’en accommoda, tant et si bien qu’au milieu des autres hochets qu’elle offre à la consommation des multitudes, on trouve désormais dans ses palais du commerce de la marijuana en vente libre, des produits bios et des ateliers de yoga qui n’ont pas pour autant changé la course décérébrée du monde.

Élégant, vivant, Nos racines psychédéliques est dédié « à tous ceux qui naviguent à contre-courant ». Mais à remonter le courant sans discernement, n’en arrive-t-on pas, malgré soi peut-être, à remonter jusqu’aux sources mêmes du conformisme ?

Nos racines psychédéliques

★★★ 1/2

Marc-André Brouillard, avec l’équipe de Mainmise, Guy Saint-Jean Éditeur, Montréal, 2018, 253 pages