«Les chants du large»: un récit féerique empreint de mystère

L’Albertaine Emma Hooper met la musicalité et l’immatérialité de sa plume au service d’un récit féerique.
Photo: Martin Tompkins L’Albertaine Emma Hooper met la musicalité et l’immatérialité de sa plume au service d’un récit féerique.

Après avoir obtenu un succès planétaire avec son premier roman Etta et Otto (et Russell et James) (Pocket, 2014), traduit dans plus d’une vingtaine de langues, l’Albertaine Emma Hooper met de nouveau la musicalité et l’immatérialité de sa plume au service d’un récit féerique à l’orée du songe, porté par un imaginaire vif et envoûtant.

Dans ce conte de bord de mer, les humeurs, les amours, les luttes, les convictions et les renonciations sont tributaires des marées et du vent.

La vivacité de l’air salin, les mystères des soirées brumeuses, les confins invisibles des flots recèlent une multitude de secrets et d’histoires tragiques et romantiques portés par les voix des sirènes et l’exode des poissons.

Sur une île isolée aux abords de Terre-Neuve, où il n’y a plus « rien d’autre à faire que de raconter des histoires », l’inéluctable disparition des bancs de morues contraint les pêcheurs à l’exil.

Parmi les quelques familles qui refusent de tourner le dos à la mer, les Connor s’acharnent, au péril du lien qui les unit, à rester, malgré la peur, malgré la misère, malgré l’absence des parents, forcés d’accepter un emploi en alternance loin sur le continent.

Alors que Cora occupe son temps en décorant les maisons abandonnées aux couleurs de l’Italie, de l’Afrique du Sud et d’autres pays qu’elle découvre au fil de ses lectures, son petit frère, l’ingénieux Finn, toise la tempête qui se profile à l’horizon. « Et alors novembre arriva et la mère de Finn revint à la maison et son père partit. D’autres personnes s’embarquèrent en même temps que lui en disant “On reviendra, on reviendra”, en laissant leurs camionnettes, voitures, rideaux, boîtes de céréales. Le vent emportait leurs voix à l’ouest, au loin. »

Déterminé à ne pas laisser sa famille se désintégrer au rythme des vagues migratoires, le jeune Finn échafaude un plan merveilleux et épique, tiré tout droit des légendes d’autrefois, pour faire revenir les poissons. À travers cet univers à la frontière du mythe, Hooper raconte une histoire universelle : une histoire d’exil, d’espoir et d’amour, sur laquelle l’espace-temps n’a aucune emprise.

En vagabondant du passé au présent, l’écrivaine canadienne esquisse également une réflexion sur la puissance des liens forgés au cours des décennies, autant entre les hommes qu’avec la terre, exploitant des personnages dotés d’une touchante sensibilité et d’une rare authenticité.

L’ambiance irréelle et tragique qui se dégage de l’œuvre, ainsi que le courage indéfectible de cette famille qui confie son existence à la mer, sont également porteurs d’une douce mais intransigeante dénonciation qui se dévoile par la souffrance et les sacrifices que sont tenus de faire ces pêcheurs dont le quotidien et la subsistance sont menacés — on le devine — par les changements climatiques et l’agriculture de masse. Un roman d’une grande beauté.

Extrait de « Les chants du large »

« Depuis, Finn les comptait chaque nuit, que son père soit en mer ou pas, que le vent soit faible ou furieux. Lumières brillantes égalent bateaux en sécurité. On aurait dit des étoiles à l’envers. […] »

Les chants du large

★★★★ 1/2

Emma Hooper, traduit de l’anglais par Carole Hanna, Éditions Alto, Montréal, 2018, 448 pages