«Comment nous sommes nés»: il était une fois la sœur de Batman

Carole David ne cesse de faire résonner les voix de ceux et celles à qui on apprend à se taire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Carole David ne cesse de faire résonner les voix de ceux et celles à qui on apprend à se taire.

« Tu veux vraiment que je te raconte ça ? » demande Carole David, visiblement inquiète de miner le fécond mystère d’une poésie qui, lorsqu’elle embrasse tous ses possibles, parvient à encapsuler une idée précise, tout en accommodant et en accueillant une pluralité de regards, de lectures et d’expériences.

Mais oui, bien sûr que nous aimerions savoir comment est apparue la « soeur de Batman » entre les pages de Comment nous sommes nés, son nouveau recueil. C’est que, à notre souvenir, le justicier chauve-souris n’a pas de soeur, si ? « À un moment donné, je fouillais dans de vieilles photos, et j’en ai trouvé une sur laquelle je suis avec mon frère, qui porte un costume de Batman, et moi, je n’ai pas de costume », se rappelle l’écrivaine (Terroristes d’amour, Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles, L’année de ma disparition), en s’avouant anxieuse de se livrer à cet exercice de dévoilement de soi que constitue l’entrevue.

« On est tout jeunes, on vient d’arriver dans le nouveau Rosemont, et derrière nous, il n’y a rien, c’est un genre de désert. Je me suis rappelé en voyant cette photo comment j’étais jalouse de mon frère. Mon frère a un costume de Batman, pis moi, moi ? Ce poème [Mariage], c’est quasiment un autoportrait, mais ce n’est pas que ça : ce sont aussi toutes les soeurs de, les femmes de, reléguées derrière l’image d’une puissance. Elle est là, ma révolte. »

Résister aux effacements, nommer ce que les dominants ont oblitéré, contrarier la convenance : tel serait donc le rôle, et le pouvoir, de la poésie. « La poésie, pour moi, c’est une proposition que j’élabore dans le langage et qui permet de faire voir quelque chose d’invisible, quelque chose qu’on ne voyait pas avant, explique Carole David. Je ne suis pas une alchimiste, mais il y a quelque chose de ça. Et c’est comme si, sur cette photo, il y avait un trou noir, que je comblais enfin. » Elle ajoute, avec un demi-sourire au creux duquel semble gronder la violence de bien des silences imposés : « La soeur de Batman, ce n’est pas Catwoman, non. »

En souvenir du Jardin Tiki

Elle est là, sa révolte, affirmait-elle, elle est là dans cet éternel second rôle auquel sont renvoyées les femmes. Mais elle est ailleurs aussi. Elle est partout dans l’oeuvre insoumise de Carole David, qui ne cesse de faire résonner les voix de ceux et celles à qui on apprend à se taire. Les longs vers à la syntaxe parfois trouée de Comment nous sommes nés montrent ainsi à nouveau, dans une langue narrative et clandestine, les oubliés de tous les horizons.

L’obsession de Carole David pour l’Amérique et sa déliquescence, pour ces centres commerciaux devenus antichambres de la mort (comme sur la couverture), tiendrait ainsi à la fois de la critique et du chant. L’absurdité d’une certaine culture populaire jetable après usage a coulé les fondations de son imaginaire ; sa poésie en célèbre tout autant la richesse insoupçonnée que l’affligeante pauvreté.

Une étonnante liste des lieux dans lesquels s’incarnent les textes, et pas forcément ceux auxquels on associe spontanément la poésie, clôt d’ailleurs le recueil : centre commercial Le Boulevard, Jardin Tiki, Centre de quilles Moderne.

« Je me suis dit : “Ça ne se fait pas, donc je vais le faire” », lance l’auteure — plus punk qu’elle en a l’air — au sujet de ce désir plutôt rare de planter des poèmes dans une géographie réelle, et non strictement intime.

La poésie, pour moi, c’est une proposition que j’élabore dans le langage et qui permet de faire voir quelque chose d’invisible, quelque chose qu’on ne voyait pas avant

« Ce n’est pas de la nostalgie, mais cet endroit-là, c’est un lieu où plein de gens étaient contents d’aller manger », dit-elle à propos du Jardin Tiki, ce restaurant kitsch qui a fermé ses portes en mars 2015. « Je pense souvent à ces gens qui sont au ban de la société, et qui ne sont pas les hipsters qui vont fréquenter le nouveau bar tiki sur Saint-Laurent. Ce sont des gens que l’on repousse tout le temps et je suis indignée par ça. Alors, oui, je suis bien contente de mettre Jardin Tiki dans mon recueil de poésie, surtout qu’on y construit maintenant une Résidence Soleil. C’est comme un signe de quelque chose, non ? »

Le livre s’appelle Comment nous sommes nés, mais il est tyrannisé de bout en bout par le spectre d’une apocalypse, qui asphyxierait le monde sous trop d’objets, ou sous l’obscénité d’un consumérisme aveugle.

Comment nous sommes nés est une ruine peuplée d’enfants placés face à la lumière de la tragédie grande ou petite : c’est Baby Love mangée par la souffleuse, ce sont les vierges au vestiaire d’une salle de quilles, c’est la fille d’une banlieue anonyme abandonnant son innocence dans un ciné-parc.

« Il y a beaucoup d’enfants qui meurent, dans le recueil, ou d’enfants qui se transforment en adultes », observe la poète, sans relever que ces deux événements sont, dans son univers, souvent synonymes.

Donner des permissions

Carole David a à peine 64 ans et pourtant, c’est un autre Québec qui apparaît sous nos yeux lorsqu’elle évoque sa jeunesse et les versions censurées de Madame Bovary qu’elle lisait à l’école. Ça ne fait pas si longtemps que les enfants de la classe moyenne inférieure peuvent aspirer à compter un jour parmi les écrivains les plus importants de leur génération.

« Je le répétais souvent à mes étudiants [elle a fait carrière comme prof de littérature au cégep] : si je suis ici, c’est grâce au rapport Parent [qui donna naissance au ministère de l’Éducation]. Sinon, je serais téléphoniste chez Bell, ou secrétaire. J’ai décidé de me sortir de mon milieu, mais il y a des blessures qui viennent de là et qui sont toujours présentes », laisse-t-elle tomber pudiquement.

« Le radicalisme formel de la défunte Huguette Gaulin descendra sur elle comme une invitation à tout s’autoriser. « Je n’y comprenais absolument rien, mais j’étais vraiment renversée par cette poésie qui allait à l’encontre de tout ce que j’avais étudié. »

« Quand j’ai commencé, je sentais que je n’avais le droit de rien faire, de rien dire, que tout ce que j’écrirais serait mal reçu, regrette-t-elle. Le fait qu’Huguette Gaulin était une femme, c’est majeur, parce qu’il n’y en avait pas vraiment, de modèles féminins, à mon époque, surtout si tu ne voulais pas écrire comme Anne Hébert. Aujourd’hui, il y a tellement d’esthétiques qui cohabitent en poésie québécoise, c’est incroyable.

« Avant, soit t’étais straight, soit t’étais flyé, soit t’étais dans la marginalité, soit t’étais dans le conformisme. Je suis heureuse qu’on soit sortis de cette binarité-là. Et je serais heureuse si je pouvais contribuer à donner des permissions à de jeunes femmes poètes, si je pouvais contribuer à ouvrir des voies, et des voix. »

Poèmes tirés de «Comment nous sommes nés»

Mariage

Deuxième rangée, quatrième à partir de la droite,
la sœur de Batman, plus grande, peau laiteuse,
nul crucifix dressé entre ses seins, sinon d’être honorée ;
un baiser lui a ravi son enfance. Arrachée à sa mère

en plein égarement mental, on lui révèle l’identité
de tous ses ennemis, elle descend sous terre, s’embrase,
porte ses mains à son visage, en détache des lambeaux.

Revenue d’exil renversée, ses oreilles pointent
précisément le ciel.

Ne te cache pas derrière les blancs de neige

Baby Love approche la mort à genoux, elle creuse
avec sa pelle l’entrée du tunnel, voyageuse opiniâtre,
elle atteint une rivière glacée,
une fée qui ressemble à sa mère l’y a conduite

ligotée dans ses vêtements ; le paysage se met à briller,
vanité, lustre, Adamo chante Tombe la neige.
Plus tôt en après-midi, elle a dessiné la tempête,
le tunnel mène au magasin de jouets,

ses allées éclairées, les yeux clignotants des robots
la guident vers sa chambre rêvée, barbe à papa,
lit à baldaquin pour un dernier repos ; quelque chose
de lourd pèse sur elle ; le ballet des déneigeuses

tarde à se mettre en branle, il fait chaud.

Comment nous sommes nés

Carole David, Les Herbes rouges, Montréal, 2018, 80 pages