«Jelly Bean»: un premier roman acerbe et provocateur

Virginie Francœur s’annonce comme une voix unique et troublante.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Virginie Francœur s’annonce comme une voix unique et troublante.

Il faut un certain temps avant d’adhérer à Jelly Bean, premier roman de la poétesse et essayiste Virginie Francœur, à son univers glauque et éclaté et à ses personnages rebelles et émotifs dont la démesure et la crédulité frôlent la caricature. Or, avec sa prose d’un aplomb remarquable et sa volonté de confronter les modèles féminins traditionnels, la jeune écrivaine, fille de l’auteur Lucien Francœur et de la poétesse Claudine Bertrand, s’annonce comme une voix unique et singulière, troublante et rebelle.

Ophélie, jeune fille provenant d’une famille huppée, est promise à un avenir brillant. Élève modèle d’un pensionnat catholique, ses choix douteux l’entraîneront dans un microcosme où la détresse et les désillusions sont reines. Désormais serveuse dans un bar de danseuses nues, la jeune femme se lie d’amitié avec Sandra et Djamila, deux Montréalaises sans scrupule qui n’hésitent pas à échanger leur corps contre des bijoux onéreux, des voyages à Miami et des lofts luxueux dans Griffintown.

Inséparables, les trois amies plongent sans retenue dans la décadence, prêtes à tout pour réinventer leur réalité, pour vivre amours, désirs et déceptions dans toute leur intensité, anesthésiant leur mal-être à grand coup de « jelly beans » colorés, sobriquet dont elles affublent la MDMA (ecstasy).

Obsession de la beauté et de la reconnaissance, construction fragile de l’estime de soi, perte de repères : à travers le cheminement de ses trois héroïnes, Virginie Francœur brosse un portrait explosif, cynique et provocateur de sa génération.

« Dans la limo, on a déjà commencé à faire le party. Les filles ont mis le paquet, désireuses de harponner un actionnaire de Lavalin, un gestionnaire de Bombardier ou encore une star du showbiz québécois. On va être des amuse-gueules avec nos minijupes ras-le-bonbon, nos décolletés aguichants, nos jambes en longueur miam-miam. Yes sir ! L’entrejambe wide open sur le G-string. »

Le rythme échevelé du récit, le ton radical, la plume corrosive, la langue d’une oralité poétique et la sensibilité exacerbée des protagonistes — d’une efficacité captivante — ne sont que les symptômes d’un discours et d’une observation plus denses.

Ophélie, Sandra et Djamila sont porteuses d’une liberté illusoire. Leur identité, qu’elles cherchent à construire en opposition avec les diktats de la société, ne cesse au contraire de renforcer ces derniers. Alors qu’elles saisissent pour la première fois toute l’ampleur du pouvoir de leur séduction, elles en font une arme massive, au détriment de leur éducation et de leur qualité de vie.

En confrontant les différentes réalités de ces femmes avec les modèles traditionnels, Virginie Francœur offre une vision décalée, provocatrice et discutable de l’émancipation. Bien qu’elle s’égare parfois dans les chemins risqués qu’elle emprunte, la jeune femme propose un premier roman qui ne laissera personne indifférent, en plus d’ouvrir la porte à d’innombrables réflexions. Un nom à retenir.

Extrait de «Jelly Bean»

« Depuis le Sex Bar, je remarque les regards avides des hommes qui se posent sur moi. Oh là là, ma Sandra, j’y prends goût. Pas habituée à ce genre d’attention, moi, la maigrichonne du Pensionnat Saint-Nom-de-Marie. On vient pour me voir. Me parler ! Je me sens enfin désirée. Ces tarés donneraient leur paye juste pour jaser avec moi. Finalement, ces obsédés ont un monstrueux besoin de se sentir valorisés. Poser mon regard angélique sur eux devient payant en pourboires. J’ai donc décidé d’être serveuse dans un strip club plutôt que de languir sur les bancs d’école. » 

Jelly Bean

★★★

Virginie Francœur, Éditions Druide, Montréal, 2018, 184 pages