«Ça raconte Sarah»: l’amour cannibale

Pauline Delabroy-Allard offre ici un mélange rare d’intensité et de sobriété.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Pauline Delabroy-Allard offre ici un mélange rare d’intensité et de sobriété.

Jeune prof de lycée et mère d’une petite fille de quatre ans dont elle est séparée du père, la narratrice est en couple avec un autre homme. La vie suit son cours tranquille, son état semble stable. Elle évolue dans une sorte d’état de latence, dira-t-elle. « Un long tunnel sans surprise, sans mystère. »

Au cours d’une soirée chez des amis, elle fait la rencontre de Sarah, musicienne professionnelle de 35 ans, violoniste dans un quatuor à cordes, vive, fantasque, parfois irréfléchie. Sur la base d’une fascination réciproque, les deux femmes vont très vite développer une amitié intense et exclusive. Jusqu’à ce que Sarah lui fasse un soir l’aveu, comme on offre un cadeau, de son amour pour elle. Une situation inédite pour ces deux femmes, jusque-là hétérosexuelles.

Ça raconte Sarah, premier roman de Pauline Delabroy-Allard, née en 1988, est le récit de ce basculement, de la passion sans limites qui va s’installer, destructrice et un peu cannibale.

Une passion amoureuse qui avale peu à peu chacune des deux protagonistes. Car sans prévenir, les crises vont succéder aux nuits d’amour, les larmes aux fous rires, les reproches aux serments. Sarah vit mal cette relation dont l’intensité l’étouffe. « Elle me reproche des conneries, des tas de choses, mais au fond, je le sens, elle me reproche d’exister, d’avoir croisé son chemin, elle me reproche d’être une femme. »

Mais la narratrice n’est pas en reste : « Elle ne se rend pas compte que plus rien d’autre ne m’intéresse que les moments passés avec elle, que je me sens déprimée, que je n’aime plus mon travail, que je me fais arrêter par mon médecin dès que je le peux. »

« Altération de l’état général », dira le médecin qu’elle ira consulter.

Jusqu’au jour où, plus ou moins un an après leur rencontre, Sarah décide de rompre. Après quelques mois de silence radio, la narratrice apprendra que Sarah est atteinte d’une grave maladie. Une plongée dans le vide de la douleur, de la peur, de la culpabilité. De la folie. Le dérèglement l’atteint tel un miroir tendu à la maladie de Sarah, personnage relégué dans la seconde partie du roman à l’état de fantôme.

Avec ses « mains tachées de sang », elle quitte Paris en coup de vent, s’envole pour Milan, avant d’obliquer vers Trieste, où les amis d’une amie lui prêtent un appartement haut perché. Entre les cafés et les spritz, le chagrin et la solitude la rongent et la dévorent de l’intérieur.

C’est ce que ça raconte : l’immobilité, l’escalade, la chute.

Avec un mélange plutôt rare d’intensité et de sobriété, Pauline Delabroy-Allard nous offre une machine impeccablement huilée, un grand galop, une sorte de manège fou qui s’emballe dans la nuit. Avec ses hauts et avec ses bas.

Ça raconte Sarah

★★★★

Pauline Delabroy-Allard, Minuit, Paris, 2018, 192 pages