«Janet» ou le destin passionnant d’une journaliste remarquable

La journaliste française Michèle Fitoussi dépeint Janet Flanner dans toute son humanité.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse La journaliste française Michèle Fitoussi dépeint Janet Flanner dans toute son humanité.

Avant Truman Capote et Tom Wolfe, avant Gay Talese et Émile Zola, il y a eu une femme. Avec ses chroniques à l’humour mordant, ses reportages intuitifs sur les bouleversements sociétaux, ses portraits d’artistes et d’hommes politiques les plus célèbres de l’histoire, elle a révolutionné l’écriture journalistique, y intégrant sa sensibilité et sa plume littéraire.

Elle s’appelait Janet. Janet Flanner.

Dans son troisième roman, la journaliste et éditorialiste française Michèle Fitoussi rend hommage à cette femme au destin passionnant, dont le nom a été effacé par la postérité.

En digne héritière de cette reporter remarquable, l’écrivaine s’imprègne entièrement de son sujet. La documentation, exhaustive, transparaît dans le souci du détail remarquable de cette dernière, sans jamais alourdir l’oeuvre qui demeure résolument romanesque.

Féministe, pacifiste, ouverte, libre, amoureuse des femmes et de Paris, Janet Flanner fuit l’Indiana pour devenir l’une des figures les plus importantes du Paris artistique et intellectuel des années 1920, côtoyant quotidiennement les Ernest Hemingway et Gertrude Stein de ce monde.

Pendant 50 ans, ses chroniques parisiennes, ses écrits sur la montée du totalitarisme en Europe et sur les héros et dictateurs qui ont altéré le cours du temps — parmi lesquels Hitler, Matisse, Pétain, de Gaulle et Malraux — ont permis au désormais célèbre magazine The New Yorker de s’ouvrir à la politique et de connaître la gloire, en faisant de ce fait de Flanner la journaliste la plus célèbre d’Amérique.

De vives émotions, des doutes déchirants, les battements d’un coeur qui s’emporte devant l’être aimé, l’écho d’un éclat de rire…

La plume, sobre, fluide, vivante, fait éclore devant les yeux du lecteur cette féministe libre, séductrice, brillante et douce. Elle semble à portée de main, à portée d’esprit surtout. Fitoussi dépeint Flanner dans toute son humanité, sans jamais toutefois atténuer l’étendue de son talent — son travail d’écriture et son perfectionnisme acharné sont parmi les aspects les plus ensorcelants de l’oeuvre — et donne ainsi accès à une véritable héroïne dont les luttes, les contradictions, les revendications et les espoirs sont encore aujourd’hui d’une contemporanéité manifeste.

En esquissant le portrait d’une femme dont le destin embrasse tout le XXe siècle, Fitoussi raconte également le Paris de tous les possibles des Années folles, les chuchotements menaçants des régimes autoritaires, la misère grisâtre et tragique de la guerre, une Europe à jamais estropiée où la vie tente tant bien que mal de reprendre son cours.

Janet est d’abord et avant tout un livre qui célèbre la liberté. La liberté sexuelle et la liberté d’expression, mais aussi celle d’affirmer sa différence, de choisir, d’aimer, de douter, d’interroger. Il donne ses lettres de noblesse à une visionnaire qui, par ses mots et ses indignations silencieuses, a refusé l’aliénation sous toutes ses formes. Gracieux et inspirant.

Extrait de «Janet»

« Elle s’était sauvée à l’université mais l’université ne la sauva pas. Elle fut exclue pour rébellion. Janet brouillait les pistes. Aux uns, elle expliquait qu’une passion partagée pour sa professeure de gymnastique avait motivé son renvoi. Aux autres, elle avançait un trop grand nombre d’absences, dues à son amour immodéré de la danse. Ou bien elle affirmait qu’elle était partie de son plein gré, car elle ne supportait plus de s’ennuyer. »

Janet

★★★★

Michèle Fitoussi, JC Lattès, Paris, 2018, 384 pages