«Les disparus de la lagune»: Donna Leon frappe encore

Avec Donna Leon, on est bien loin de la mécanique habituelle du polar.
Photo: Francesco Barasciutti Avec Donna Leon, on est bien loin de la mécanique habituelle du polar.

On est toujours un peu secoué quand on sort d’un livre de Donna Leon ; il est rare même qu’on ne se sente pas remis en question. Pourtant, les lecteurs de la Vénitienne d’adoption née au New Jersey le savent : on est bien loin avec elle de la mécanique habituelle du polar ou du thriller. Il n’y a pas de sang dans ses histoires, ou si peu ; presque jamais de coups de feu non plus, ni de poursuites effrénées. Mais toujours on est touché profondément, que ce soit par la bêtise, la cupidité ou la lâcheté des personnages qui portent son récit. Ici, c’est encore plus évident. Probablement parce que le sujet de ce polar intimiste est au coeur des préoccupations les plus actuelles…

L’histoire est pourtant, comme c’est souvent le cas chez Donna Leon, d’une simplicité désarmante : le commissaire Guido Brunetti sent le besoin de prendre des vacances et s’installe dans une villa sur la lagune, loin de Venise. Il y rencontre un homme étonnant, grand rameur devant l’éternel et apiculteur à ses heures. Un soir d’orage, le vieil homme disparaît ; Brunetti le retrouvera noyé dans son bateau quelques jours plus tard. Voilà.

Tout tourne autour de ce personnage exceptionnel qu’est Davide Casati, un vieil ami du père de Brunetti, avec lequel il sillonnera la lagune pendant une dizaine de jours sur un frêle bateau. Au fil des conversations, le commissaire au repos devine que Casati est dévoré par un secret qui lui brûle les lèvres… après lui avoir brûlé le corps presque entier, comme il le découvrira plus tard en enquêtant sur la mort du vieil homme.

L’affaire remonte en fait à un accident dans un entrepôt de produits chimiques situé près de la lagune quelques décennies plus tôt. En fouillant, Brunetti rencontre deux autres survivants de l’incendie qui vivent dans une luxueuse résidence pour retraités fortunés.

Derrière tout cela se profile bientôt une répugnante histoire de produits toxiques déversés un peu partout sur un fond de chantage tout aussi abominable. Casati n’est peut-être pas mort accidentellement, comme le soupçonne Brunetti, mais ce dernier prend vite conscience qu’il ne pourra jamais le prouver.

La grande qualité du récit de Donna Leon est d’impliquer le lecteur dans cette histoire qui est à la fois sordide et en même temps d’une lumineuse beauté ; les passages où les deux hommes rament en silence sur la lagune sont à faire rêver et la traduction de Gabriella Zimmermann en rend les moindres détails avec bonheur. Par contre, les deux autres victimes qu’elle met en scène sont aux antipodes de Casati ; sans condamner vraiment les deux hommes mutilés eux aussi, elle fait ressortir l’inacceptable banalité de leur silence. Et, comme par hasard, sa fine analyse des comportements humains met également en relief tous les petits silences accumulés dans chacune de nos vies. Dure Donna Leon…

« Puis, au milieu de cette liste de méfaits, l’expression de Casati s’était adoucie et il avait repris d’une voix plus calme : « Les abeilles ont mis cinquante millions d’années, peut-être plus, pour devenir ce qu’elles sont. Mes reines pondent deux mille oeufs par jour, Guido, chacune dans sa ruche. Le poids de leur propre corps — tu imagines — chaque jour. Donc quel que soit le mal qu’on se donne, on n’arrivera jamais à toutes les tuer. Elles nous survivront, comme à ce que nous leur avons fait. »

Son sourire avait disparu et il avait ajouté, d’une voix plus faible : « Et à ce que je leur ai fait. » Une remarque que Brunetti n’était sans doute pas censé entendre.

« Et elles te donnent de l’espérance ? » Cette question avait effacé les dernières traces de sourire sur le visage de Casati. »

Les disparus de la lagune

★★★★

Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Calmann Lévy Noir, Paris, 2018, 355 pages