«La presse canadienne-française et l’extrême droite européenne»: sombre page d’histoire

Si elle se méfie plutôt d’Hitler, la presse canadienne-française est, en règle générale, mieux disposée envers Mussolini. À Québec, même un journal plus libéral comme «Le Soleil» va jusqu’à inscrire Mussolini dans la suite logique d’Alexandre le Grand, de César et de Napoléon.
Photo: Agence France-Presse Si elle se méfie plutôt d’Hitler, la presse canadienne-française est, en règle générale, mieux disposée envers Mussolini. À Québec, même un journal plus libéral comme «Le Soleil» va jusqu’à inscrire Mussolini dans la suite logique d’Alexandre le Grand, de César et de Napoléon.

Un complot supposé visant à incendier les églises ? « L’œuvre de communistes ! » laisse tout de suite entendre le journal La Patrie en 1936, sans éclairer quoi que ce soit vraiment à propos de ces allégations, mais en tissant des liens entre ce nuage de menaces supposées et l’orage réel qui s’abat sur l’Espagne du général Franco. En cette période troublée de l’entre-deux-guerres, les communistes ont beau être fort peu nombreux au Canada français, ils semblent omniprésents tant le discours ambiant se sert constamment d’eux comme repoussoir afin de mieux se projeter du côté de la religion, du corporatisme et de quelques régimes autoritaires devant lesquels on se montre curieux et parfois envieux.

L’historien Hugues Théorêt note à raison qu’assez peu d’attention a été consacrée à l’analyse des discours sur l’extrême droite dans l’ensemble des journaux du Canada français. Dans cette période qui court entre 1918 et 1945, l’attention des historiens s’est plutôt focalisée sur des groupes particuliers, par exemple les nationalistes réunis autour d’imprimés plus intellectuels, comme L’Action nationale ou Le Devoir.

 

Au bénéfice d’une thèse de doctorat dont ce livre est tiré, Hugues Théorêt s’est livré à l’exercice patient de dépouiller la presse canadienne-française dans un horizon plus large afin d’y débusquer le tout-venant en ce qui concerne l’extrême droite européenne, en particulier à propos de quatre figures centrales : Mussolini, Hitler, Salazar et Franco.

Son effort de synthèse est considérable. Il faut l’en remercier. Plus de 600 textes, écrit l’historien, ont été considérés. C’est beaucoup et peu à la fois lorsqu’on considère le nombre de pages cumulées par autant d’imprimés au cours de toutes ces années.

Décryptés sous un éclairage chronologique, ces articles témoignent de la place centrale du catholicisme dans la société canadienne-française, comme de sa crainte quasi maladive du communisme, sur un fond de parfum de guerre. Toutes choses dont on se doutait déjà fortement, mais que l’on voit ici confirmées, avec de multiples exemples.

Si elle se méfie plutôt d’Hitler, la presse canadienne-française est, en règle générale, mieux disposée envers Mussolini. À Québec, même un journal plus libéral comme Le Soleil va jusqu’à inscrire Mussolini dans la suite logique d’Alexandre le Grand, de César et de Napoléon. L’image du Duce apparaît souvent positive, en partie à cause de ses liens avec l’Église. Le fascisme italien, dans un journal populaire comme La Presse aussi bien que dans Le Devoir, est assimilé à un principe d’ordre et à la discipline, choses nécessaires à la lutte contre le communisme.

Des sympathies

Même si les encycliques de Rome encouragent à une certaine méfiance, même si les mouvements de jeunesse de l’Action catholique se montrent perplexes devant les débordements des régimes autoritaires dans la sphère de la foi, il n’en demeure pas moins, affirme Hugues Théorêt, « que la majorité des publications canadiennes-françaises étudiées ont affiché des sympathies — à des degrés divers et selon les époques — envers Mussolini, Franco et Salazar, principalement en raison de leur proximité avec l’Église catholique, leur appui au corporatisme et leur anticommunisme, et ce, jusqu’à la veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ».

En 1945, à la fin de la guerre, malgré les effets d’une censure à laquelle Hugues Théorêt ne s’attarde guère, on trouve encore des appuis favorables à Franco, à Salazar et à Mussolini dans les imprimés du Canada français, au motif surtout, note l’historien, de leur anticommunisme.

Pour Hugues Théorêt, la langue française et le catholicisme ont contribué à rejeter à la fois le fascisme et le communisme. « Comme pour l’antisémitisme, le fascisme au Canada français n’est donc qu’un bref épisode de plume et d’encrier », plaide l’historien, un peu comme si, malgré quelques apparences trompeuses, cette société en aurait été pour l’essentiel immunisée.

En s’appuyant sur l’historien allemand Ernst Nolte, pourtant soupçonné par plus d’un de relativiser à l’excès le caractère corrosif du régime nazi en multipliant les distinguos comparatifs, Hugues Théorêt se refuse à utiliser le terme « fasciste ». Ce vocable manque à son sens de précision. On peut bien sûr considérer longtemps en quoi varient l’Autriche de Dollfuss, la Pologne de Pilsudski, l’Espagne de Franco, la Slovaquie de Mgr Tiso, le Portugal de Salazar, sans oublier l’Allemagne du chancelier Hitler et l’Italie du socialiste repenti Mussolini. L’historien préfère à leur sujet parler de « droites radicales » plutôt que de fascismes. Mais un chat en est-il moins un parce qu’il en existe d’autres dont le pelage diffère quelque peu ?

La presse canadienne-française et l’extrême droite européenne 1918-1945

★★★

Hugues Théorêt, Septentrion, Québec, 2019, 334 pages