Un même sanglant parcours

La «vieille histoire» que raconte Jo Nesbø nous surprend jusqu’à la fin.
Photo: Adrian Dennis Agence France-Presse La «vieille histoire» que raconte Jo Nesbø nous surprend jusqu’à la fin.

Il suffit de lire les journaux — ou de consulter son site de nouvelles préféré — pour se rendre compte à quel point les tragédies de Shakespeare sont toujours aussi brûlantes d’actualité. Corruption, ambition, vengeance, jalousie ou soif de pouvoir, tout cela fait partie du quotidien le plus ordinaire et s’étale à la une de tous les journaux du monde. On comprend donc Jo Nesbø d’avoir voulu donner un éclairage contemporain au drame Macbeth… un peu comme Leonard Bernstein l’avait en fait en s’inspirant de Roméo et Juliette pour écrire West Side Story.

Avouons qu’il faut quand même être culotté pour raconter une histoire portant le titre d’une des pièces les plus connues de Shakespeare. Le lecteur ne peut que faire des liens, tracer des parallèles entre les personnages qu’il connaît déjà et les actions qu’il anticipe : pensez ici à la scène des sorcières et à leurs prophéties ou aux visions sanglantes de Macbeth. Mais rassurez-vous : Jo Nesbø a les reins solides et du talent à revendre. La « vieille histoire » qu’il raconte parvient à nous surprendre jusqu’à la toute fin.

Comme chez Shakespeare, le Macbeth de Nesbø est l’archétype même de l’ambitieux, la volonté de pouvoir s’infiltrant peu à peu dans la tête de l’homme, jusqu’à le dévorer. Au lieu d’un chef de guerre qui revient de campagne, on a ici affaire à un policier cherchant d’abord à libérer sa ville du trafic de drogue et de la corruption. Cette ville n’est jamais nommée, mais on sait qu’on est en Écosse, près de Fife, dans une ancienne métropole industrielle dévorée tout autant par le chômage et les fermetures d’usine que par la grisaille, la pollution et le brouillard perpétuel. Sombre. Noire. Refermée sur elle-même.

On connaît déjà la majorité des personnages : Macbeth évidemment, Lady Macbeth, Duncan, Malcolm, Macduff, Lennox, Banquo, etc. Et dans la transposition dystopique de Nesbø, chacun tient, beaucoup plus que moins, le rôle qu’il tenait dans l’original. Les ajouts — une bande de motards, par exemple, du côté des personnages, ou un casino luxueux, l’Inverness, géré par Lady Macbeth, si l’on parle des décors — ne sont là que pour exacerber les lignes de tension déjà définies par Shakespeare.

Alors, ça marche ou non ?

Évidemment que ça fonctionne et que ça tourne à plein régime. Le monde dans lequel s’incarne cette tragédie moderne ressemble à s’y méprendre à celui dans lequel nous vivons, même si son côté sombre semble exagéré. Les tensions entre les personnages, la montée de l’appétit de Macbeth pour le pouvoir et sa volonté de tout sacrifier pour y arriver, tout cela se fait sentir par petites touches successives devenant bientôt inéluctables.

On sera ainsi frappé par la pertinence des transpositions auxquelles procède Nesbø, surtout par le fait que la folie des principaux personnages shakespeariens s’explique ici par la drogue. Étonnant de voir « l’opium du peuple » envahir ainsi le cercle des puissants et des décideurs… même si cela pourrait aider à comprendre certaines dérives contemporaines plutôt inexplicables. M’enfin… À lire donc. L’esprit ouvert. Et en se promettant de retourner lire le chef-d’oeuvre dont s’est inspiré Jo Nesbø.

Macbeth

★★★★

Jo Nesbø, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Gallimard, Série Noire, Paris, 2018, 618 pages