«Neiges rouges»: abus policiers

L’univers construit par François Lévesque happe dès les premières pages.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’univers construit par François Lévesque happe dès les premières pages.

Plus de cinq ans après la parution de l’étonnant Une maison de fumée, François Lévesque, critique de cinéma au Devoir, redonne vie au sergent Dominique Chartier du Service de police de la Ville de Montréal.

De retour à Malacourt, dans le nord du Québec, ce dernier fait cette fois plutôt figure d’acolyte, présent dans la région pour soutenir son ami et collègue de la Sûreté du Québec, Vincent Parent, au coeur malgré lui d’une enquête sur le poste de police de Nottaway.

Fidèle à son habitude, l’écrivain originaire d’Abitibi-Témiscamingue puise à même l’actualité pour élaborer le contexte de son roman : la dénonciation, en octobre 2015, des sévices sexuels, abus de pouvoir et intimidation perpétrés par des policiers de la SQ à l’endroit de femmes autochtones de Val-d’Or.

Vincent Parent et son partenaire, Antoine Lemay, sont dépêchés au domicile d’Anna Wabanonik, Autochtone sans histoire, pour une affaire de trafic de stupéfiants.

À leur arrivée, la dame fuit en raquettes à travers les forêts enneigées, entraînant avec elle sa fille de 14 ans, Kanti. À la suite d’une pénible poursuite dans le froid mordant, l’indicible survient : Lemay pointe son arme sur Anna, pourtant paisible, et tire.

Quelques secondes plus tard, il dirige son fusil vers Parent qui, plus rapide, a le temps de dégainer le sien et d’abattre son partenaire.

Alors qu’il se remet de ses blessures, ce dernier ne peut s’empêcher de se demander ce qui a pu amener son collègue à commettre un tel geste. Et où peut bien se cacher la jeune Kanti, évaporée dans la nature depuis le tragique événement ?

L’univers et les personnages construits par François Lévesque happent dès les premières pages. L’intrigue, bien construite et d’une redoutable efficacité, se dévoile progressivement, révélant, telle une alluvion, de nouveaux inconnus, de nouveaux éléments d’enquête chaque fois qu’une conclusion est tirée.

Loin de prendre le lecteur par la main, le récit laisse à ce dernier amplement le temps de ruminer et d’émettre ses propres hypothèses avant de lui révéler la vérité.

Le climat nordique, avec ses imprévisibles tempêtes, son obscurité omniprésente et son immensité enneigée, est au service de la trame narrative, contribuant à l’aura de mystère autour de la jeune Kanti, en plus de renforcer avec acuité les obstacles que rencontreront les policiers montréalais chargés du dossier, peu familiarisés avec le territoire, ses habitants et leurs moeurs.

On ne peut cependant en dire autant de l’attitude des protagonistes, dont l’implication au sein de l’enquête de laquelle ils sont écartés d’office ainsi que leurs nombreux accrocs au Code déontologique de leur profession nuisent à l’authenticité globale du récit.

Une faiblesse vite effacée, toutefois, par le suspense haletant et la volonté de remettre au-devant de la scène la vulnérabilité des Autochtones, trop souvent confrontés au racisme systémique et aux abus de pouvoir du corps policier.

Extrait de «Neiges rouges»

« Dans le fond du traîneau, Vincent récupéra une bâche de toile. Tout en la dépliant et en la secouant afin de préserver autant qu’il était possible, dans les circonstances, l’intégrité du cadavre en vue des futurs prélèvements auxquels procéderaient les techniciens de l’Identité judiciaire, il examina de nouveau les cieux gris qui crachaient maintenant une neige lourde et dense. »

Neiges rouges

★★★ 1/2

François Lévesque, Alire, Montréal, 2018, 244 pages