La fiction chorale d’Arlette Cousture

Dans son nouveau roman, Arlette Cousture continue de transmettre la voix de femmes oubliées par l’histoire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans son nouveau roman, Arlette Cousture continue de transmettre la voix de femmes oubliées par l’histoire.

Depuis 1985, année de parution du roman culte Les filles de Caleb, Arlette Cousture raconte l’histoire du Québec à travers les émotions, les luttes, les désirs, les peurs et les amours des gens ordinaires. Sa dernière offrande ne fait pas exception.

Écrit sous la forme d’une fiction chorale, En plein choeur donne vie à onze personnages ; onze histoires distinctes s’échelonnant sur tout le XXe siècle, dont le point commun est le choeur de l’église, où défilent les protagonistes pour se recueillir, se questionner sur leur existence, mettre leur foi à l’épreuve ou se remémorer des souvenirs.

« J’ai longtemps cherché un élément qui pouvait être commun à tout le siècle. J’ai dû me rendre à l’évidence : 100 ans de Québec, c’est aussi 100 ans d’Église », affirme Arlette Cousture, rencontrée juste avant son lancement dans un restaurant du boulevard Saint-Laurent.

« Bien qu’elle se transforme et que ses fonctions soient progressivement amenées à muter complètement, on continue de la fréquenter, même si c’est pour aller au gym, et elle reste bien présente dans notre patrimoine, tout comme dans les souvenirs des gens. »

Par ailleurs, l’influence religieuse dans la mémoire collective québécoise s’immisce sans aucun détour dans les questionnements autour du principe de laïcité qui subsistent depuis plus dix ans dans la province. Sur ce débat, toutefois, l’auteure ne dira qu’une chose. « Personnellement, je suis une athée notoire. En revanche, je respecte et comprends les croyances des gens. Vivre et laisser vivre, c’est mon mantra. »

Grande modernité

Au coeur de l’oeuvre, l’édifice religieux se fait, au fil des confidences, témoin de l’évolution d’un peuple, de ses sacrifices et de ses échecs — de sa participation contestée aux deux guerres mondiales à ses luttes avortées pour l’indépendance — ainsi que de la mutation ininterrompue de ses valeurs, de ses coutumes et de ses croyances.

En dépit du fossé historique qui sépare le lecteur des personnages, les bouleversements et questions que vivent et qui tenaillent ces derniers se révèlent un reflet perspicace et perçant de la société québécoise actuelle.

Sont tour à tour abordés l’acceptation de l’homosexualité, l’interdiction de la peine de mort, le développement de la technologie médicale, la montée en flèche de la laïcité et la dénonciation du harcèlement sexuel, comme dans cette nouvelle où un père de famille est rejeté par ses filles, incapables de lui pardonner son impuissance et son aveuglement devant les attouchements perpétrés par leur grand-père tout au long de leur enfance.

Porter la voix des femmes

« Vous savez, le terme “ mononc’” n’est pas apparu au hasard. Il y a une époque où c’était la norme de fermer les yeux sur ce genre de comportement. Encore aujourd’hui, malgré le bouleversement interplanétaire causé par #MeToo, le président des États-Unis peut continuer à régner sans encombre malgré les soupçons qui pèsent contre lui. Je regarde ça et je me demande vraiment où on s’en va. »

D’Émilie Bordeleau à Blanche Pronovost, en passant par les nombreux personnages féminins de son nouveau roman, Arlette Cousture continue de transmettre la voix de femmes oubliées par l’histoire, ces piliers anonymes dont la persévérance et l’acharnement ont nourri la terre et ses enfants, maintenu les héritages familiaux à flot, subi les revers et l’exclusion et porté la flamme de leur amour à bout de bras.

Devant cet héritage artistique, Mme Cousture soutient n’avoir jamais voulu être la porte-parole d’une quelconque cause. « Les écrivains disent toujours : « Ce que j’ai voulu dire, avec cette métaphore… » Moi, je n’ai jamais rien voulu dire. Je n’ai jamais voulu parler à la place des gens. J’ai seulement voulu raconter des histoires qui font vibrer, sur des émotions vraies et des personnages crédibles greffés sur leur possible sensibilité. »

Elle admet néanmoins l’incidence de modèles féminins sur la femme et l’écrivaine qu’elle est aujourd’hui. « Quand j’étais jeune et qu’on étudiait la littérature, je pensais qu’un écrivain, c’était un homme français et mort. Jusqu’au jour où sont apparues Anne Hébert et Claire Martin. Sans elles, il n’y aurait jamais eu un livre de moi. C’est grâce à elles que j’ai compris que j’avais le pouvoir d’écrire. »

Pour cette grande connaisseuse de l’histoire du Québec — elle ne compte plus les heures passées dans les bibliothèques de la ville, le nez collé sur de titanesques volumes historiques —, il n’y a qu’un seul constat qui s’impose et qui continue de dicter son écriture : peu importe l’époque, les humains sont toujours les mêmes.

« Comme c’était déjà le cas avec Roméo et Juliette, il y aura toujours des bons, des méchants et toutes leurs contradictions. Les paramètres, le contexte politique, les habitudes, les technologies, les vêtements fluctuent, mais les émotions et les désirs, eux, subsistent et s’affranchissent de l’âge. »

Critique

En plein chœur
Arlette Cousture, Libre Expression, Montréal, 2018, 200 pages


★★★ 

Une église, onze histoires. Avec ce roman choral, le second après Chère Arlette publié en 2016, Arlette Cousture raconte les bouleversements, les remises en question, les victoires et les échecs vécus par le peuple québécois au cours du XXe siècle, à travers les réflexions, les désirs et les incompréhensions de personnages fictifs empruntés à toutes les décennies. Avec l’empathie et la sensibilité qui ont fait son succès, l’auteure du désormais culte Les filles de Caleb offre une voix à des individus ordinaires, premiers témoins, victimes ou bénéficiaires de la métamorphose d’une société. La plume, efficace, concise et d’une admirable honnêteté, est au service de récits d’une apparente simplicité qui, lorsqu’ils sont amalgamés, révèlent toute la richesse et les contradictions de l’histoire du Québec et des êtres humains qui la composent.