La poésie sénégalaise après Senghor

Amadou Lamine Sall travaille d’arrache-pied pour arriver à faire rayonner la poésie africaine francophone.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Amadou Lamine Sall travaille d’arrache-pied pour arriver à faire rayonner la poésie africaine francophone.

La poésie sénégalaise ? Elle est partout, orale, impalpable, magique ; et elle demeure, écrite, marquée indélébilement de la trace de Léopold Sédar Senghor. « Un poète-chef d’État, c’est un fait rare », nomme le poète Amadou Lamine Sall, forcément héritier de Senghor, attrapé au vol lors d’un passage à Montréal. « Notre pays a été créé par un poète », l’indépendance se faisant en 1960. « Ça laisse des traces », poursuit l’auteur de Rêve du bambou (Feu de brousse, 2010). Comment écrire au Sénégal, après Senghor ? Comment y écrire aujourd’hui la poésie ? Discussion.

« Quand on arrive en poésie en langue française, comment se faire une place ? » demande Amadou Lamine Sall, répétant la question qu’il a dû, jeune poète, se poser. Car le pular, la langue maternelle peule qui l’a bercé, ne s’écrit que très peu ; et que toute l’éducation de M. Sall s’est faite en français, tout comme sa découverte de la poésie. « Mon problème était : comment écrire quelque chose de nouveau ? Comment renouveler la poésie ? J’avais tout lu : Senghor, Césaire, Éluard, Aragon, Baudelaire, Neruda, Rimbaud », ne nommant ici, comme au fil d’autres entrevues, que des hommes — Marguerite Duras étant la seule à apparaître, parfois, à son arbre des influences. « Comment renouveler la poésie d’expression française ? Je suis allé voir ma mère. Une poétesse, bergère, gardienne de vaches, qui n’écrit pas. Ma mère est analphabète, et c’est une poète. La poésie chez nous, elle est chant ; toujours accompagnée par la musique. Ma mère chante merveilleusement. Si j’arrive, me suis-je dit, à capturer cette rythmique, ces métaphores, ces sons, alors, j’arriverai à quelque chose. »

Ainsi sont nés, entre autres, Comme un iceberg en flammes (1982), J’ai mangé tout le pays de la nuit (1994, tous deux aux Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal), Le rêve du bambou (Feu de brousse, 2010). Des recueils de poèmes sans ponctuation, près du chant, de la litanie par leur longueur, une accumulation certaine des images et leur usage de la répétition ; des poèmes lyriques ; au souffle inscrit à même les vers.

« J’écris vite, ah oui ! admet Amadou Lamine Sall. Quand je pars pour écrire un livre, ça ne dépasse pas une semaine. Après, je laisse, trois mois, et je reviens faire le toilettage : la brosse à dents, la coupe de cheveux, le rouge à lèvres. Mais pour l’écriture, je reste dans la possession, dans le ton de la possession. »

Faire corps, faire chant

Fondateur de la Maison africaine de la poésie internationale et des éditions Feu de brousse qui y sont liées, président de la Biennale internationale de poésie à Dakar, Amadou Lamine Sall travaille d’arrache-pied pour arriver à faire rayonner la poésie africaine francophone. Car c’est là que le bât blesse. L’oscillation entre la poésie orale et écrite se fait là-bas de manière radicale, explique l’auteur. « Plus de 70 % de Sénégalais ne lisent pas et n’écrivent pas le français. Dans les langues maternelles, c’est pire. »

Le lectorat est donc infime, volatil. La seule voie, pour un poète de l’écrit, est d’être mis au programme, d’être enseigné — comme l’est M. Sall. Paradoxalement, à l’oral, la poésie est partout : « Plutôt dans la démarche des femmes, dans la respiration des hommes, dans les cérémonies, dans les rites funéraires. Alors on donne des représentations poétiques, et dans une salle de 1200 places, et les gens viennent, oui, ils viennent. Les poètes sont bien reçus. Mais les textes n’y sont pas lus : ils sont dits, chantés, joués, il y a de la musique. Au guichet, au lieu d’un ticket, on donne un livre. On a pensé à faire ça. Ça marche. Mais vous nommer des poètes Africains contemporains ? Il n’y a que moi qui les connais… » exagère-t-il un peu, parlant de la relève.

Il en listera finalement dans la foulée certains, plus installés : Paul Dakeyo, Marouba Fall, et les feu Mamadou Traoré Diop et Fernando d’Almeida. Hommage a d’ailleurs été rendu à ce dernier par le Festival international de poésie de Trois-Rivières, qui a créé en 2017 un prix de poésie francophone africaine à son nom. Et c’est pour venir cueillir ces lauriers qu’Amadou Lamine Sall était de passage au Québec.

Sur quoi travaille actuellement le poète ? Il ne peut ou ne veut pas en parler. Son dernier recueil commence, de l’aveu de son auteur, à dater ; son livre le plus récent portait sur son compagnonnage avec Senghor. « Présentement, je dors, rigole-t-il. Mais j’ai des démangeaisons. Ça arrive toujours… »

Extrait d’«Œuvre complète» d’Amadou Lamine Sall

Vois-tu

les griots de mon peuple n’ont plus de voix

on leur a plié la langue mangé toute la bouche

pour avoir chanté des rois invalides

suçant jusqu’aux os asséchés de leur peuple

les tam-tams de mon vrai peuple n’ont plus de voix

les lions n’ont plus de voix les lions ont vieilli

la peau des derniers tambours sacrés bâille

et les hauts tambourineurs ont troqué les baguettes de manguiers

contre les haches des forges