«Le Brexit va réussir»: divorce à l’européenne

Le journaliste Marc Roche, correspondant depuis 30 ans à Londres, longtemps pour le quotidien français «Le Monde», puis, plus récemment, pour le magazine d’actualité «Le Point»
Photo: Andrew Testa Panos Rea Le journaliste Marc Roche, correspondant depuis 30 ans à Londres, longtemps pour le quotidien français «Le Monde», puis, plus récemment, pour le magazine d’actualité «Le Point»

Les Européens devraient se garder de trop faire les fiers. Le Brexit ne sera pas, pour le Royaume-Uni, le naufrage qu’ils croient, dit le journaliste Marc Roche dans l’essai Le Brexit va réussir. Le divorce pourrait même permettre aux Britanniques d’en profiter pour prendre encore plus leur distance des valeurs sociales-démocrates de l’Europe afin de lui faire concurrence, même s’il fallait que ce soit au prix de se transformer « en État voyou ». L’Union européenne n’aura alors pas d’autre choix que de regarder ses problèmes en face et de sortir de l’immobilisme.

Le jour du mois de juin 2016 où une majorité de Britanniques a décidé, à la surprise générale, de voter en référendum pour la sortie de leur pays de l’Union européenne (UE), le ciel est tombé sur la tête de Marc Roche. « J’étais K.O. L’effarement se mêlait à l’incompréhension et à la colère », raconte le Belge en introduction de son livre.

Correspondant depuis 30 ans à Londres, longtemps pour le quotidien français Le Monde, puis, plus récemment, pour le magazine d’actualité Le Point, le journaliste était à la fois un partisan convaincu du projet d’intégration européenne et un amoureux du Royaume-Uni, au point d’avoir écrit la première biographie en français de sa souveraine, Élisabeth II. Aujourd’hui, il pense que les Européens se fourvoient sur l’avenir qui attend les Britanniques, comme ils se sont fourvoyés sur l’issue du référendum sur le Brexit.

« J’ai été stupéfait par la morgue des autres Européens, de gauche comme de droite, à l’endroit du Royaume-Uni. Comme si, hors de l’Union européenne, il ne pouvait y avoir de salut. Je suis convaincu que les Britanniques vont nous démontrer le contraire », dit l’auteur, joint à Londres, de ceux qui doivent théoriquement commencer à quitter le bateau européen à la fin du mois de mars et avoir terminé avant le 1er janvier 2021.

Inexpugnable Albion

Tout le monde a oublié un peu vite, croit-il, les nombreux atouts dont dispose Albion. La City de Londres est d’abord l’une des principales places financières dans le monde, en raison notamment de ses règles permissives et de ses liens étroits avec un vaste réseau d’anciens territoires britanniques reconvertis en paradis fiscaux. Pétris des valeurs libérales, les Britanniques s’accommodent mieux aussi des inégalités sociales que la plupart des Européens du continent, assure Marc Roche, ce qui les amène à accepter plus volontiers un filet social plus léger et des normes du travail moins contraignantes.

Longtemps à la tête d’un empire, le Royaume-Uni conserve aussi une certaine influence mondiale en matière non seulement économique, militaire et politique, mais aussi culturelle, à travers sa langue, ses universités, sa musique, sa presse, sa télévision ou encore son football.

L’Europe est incapable de se réformer, paralysée par sa règle du consensus

 

À défaut de tendre vers une société plus juste et plus généreuse, ces caractéristiques ont l’avantage de favoriser l’innovation et la performance économiques, dit l’auteur. « On est loin de la société idéale telle que le concevraient la plupart des Européens, convient-il, mais les Britanniques n’ont jamais vraiment connu autre chose. Et puis, il y a quand même un minimum de justice sociale. Ce n’est pas les États-Unis. »

Le Brexit ne changera rien à cela, prévient-il. Au contraire, Londres n’aura que plus intérêt encore à se démarquer d’une Europe plus taxée et plus réglementée, pour attirer, entre autres, l’argent des nouvelles puissances économiques comme la Chine, quitte à « devenir un État voyou sans contrainte ni entrave ».

On peut bien se menacer de sanctions aujourd’hui, la future relation commerciale et économique qui finira par s’établir entre le Royaume-Uni et l’UE ressemblera à la relation entre le Canada et les États-Unis, dit-il, c’est-à-dire un pays qui a le pouvoir de faire ses lois et ses politiques de façon souveraine, tout en entretenant des liens économiques très étroits avec son immense voisin.

Au Royaume-Uni, ce seront ironiquement les élites économiques et sociales qui étaient contre le Brexit qui en profiteront le plus, prédit-il, alors que les autres n’y gagneront probablement rien.

Paradoxalement, Marc Roche s’en fait plus aujourd’hui pour les autres pays de l’UE que pour son futur ex-membre. « L’Europe est incapable de se réformer, paralysée par sa règle du consensus. »

Pour s’attaquer efficacement aux problèmes de chômage, d’immigration ou de compétitivité économique qui plombent la croissance et nourrissent la montée de courants populistes et xénophobes, « les Vingt-Sept vont être obligés d’importer des pans entiers du modèle planétaire anglais », écrit-il.

Mais plutôt que de faire sécession de l’UE comme le Royaume-Uni, il faudrait qu’ils parviennent à une plus grande intégration politique, intégration dont ne veulent pas tous ses membres d’Europe de l’Est, héritiers d’une vision étriquée de l’Europe toute britannique, et qu’on ne peut pas faire non plus avec ceux trop à la traîne, comme l’Italie ou la Grèce.

Marc Roche ne voit pas d’autre espoir qu’une Europe à différentes vitesses, où un noyau de pays plus développés et plus volontaires serait autorisé à avancer plus vite sur la voie de l’intégration que les autres.

En attendant, le journaliste a choisi son camp. Il a demandé la citoyenneté du pays qu’il a appris à connaître et qu’il aime depuis 30 ans, et y prêtera serment mardi. Mais il conservera aussi sa citoyenneté belge et par conséquent européenne.

Le Brexit va réussir

Marc Roche, Albin Michel, Paris, 2018, 235 pages