Les nouveaux mâles de la littérature québécoise

Antoine Charbonneau-Demers, Jean-Guy Forget et Kevin Lambert conjuguent sans inhibition références populaires et nobles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Antoine Charbonneau-Demers, Jean-Guy Forget et Kevin Lambert conjuguent sans inhibition références populaires et nobles.

C'est le très amusant personnage d’Anouck qui le dit, dans le nouveau livre d’Antoine Charbonneau-Demers, Good Boy. « Oh my god, faut que je pète le cube. » Péter le cube comme dans sortir de sa zone de confort, comme dans narguer les conventions, comme dans pulvériser la norme sociale. Péter le cube comme dans réduire en poussière cette camisole de force que peut devenir la masculinité traditionnelle, combat nécessaire et courageux que mènent aussi à leur manière les romansde Jean-Guy Forget, After, et de Kevin Lambert, Querelle de Roberval.

Après l’onirique et anxiogène Coco (2016), Antoine Charbonneau-Demers accompagne dans cette seconde fiction l’éducation sentimentale et érotique d’un jeune homme de 19 ans, né en région éloignée, qui embrassera en ville tous les fantasmes troubles ou émancipateurs germant dans son esprit avide d’expériences étourdissantes. Son (pas si) bon garçon, c’est un peu la Good Girl Gone Bad de la chanteuse Rihanna, qui surgit ponctuellement en oracle afin de guider ou de terroriser un narrateur se dévoyant auprès d’hommes plus vieux.

« Je voulais parler d’épanouissement volontaire et forcé, et pour moi, en arrivant à Montréal, c’est beaucoup passé par la sexualité », se souvient le lauréat du prix Robert-Cliche 2016 au sujet des nombreux passages de Good Boy détonant avec l’élégance studieusement surannée de son premier roman, tant ils n’excusent pas leur absence de voile. « Quand t’es un enfant homosexuel, tu n’as pas d’éducation sexuelle, et c’est souvent auprès d’hommes plus vieux que, plus tard, tu trouves des réponses. »

Il n’y a rien qui me repousse plus que l’idée d’une littérature parfaite et intemporelle, qui reprend encore une fois les mêmes vieux récits entérinés par des hommes blancs et bourgeois, où on ne peut citer que des œuvres appartenant au canon littéraire

Péter le cube, c’est aussi le fonds de commerce de Kevin Lambert. Après avoir imaginé la ruine flamboyante de Chicoutimi dans Tu aimeras ce que tu as tué (2017), il raconte dans Querelle de Roberval la grève épuisant de plus en plus les employés d’une scierie du Lac-Saint-Jean, une « fiction syndicale » aussi gorgée de scènes de sexualité homosexuelle frondeusement explicites.

« C’est un discours qui pèse lourd, le poids de la représentation positive, policée, observe-t-il. C’est comme si la seule façon d’être politique en littérature, c’était de créer des personnages gais et heureux, de décrire l’homosexualité selon les critères de l’hétérosexualité : pas de sexe anal, pas de maladie, un seul amant. C’est un réel enjeu pour la littérature, ce discours de normalisation. Ça ne m’intéresse pas d’écrire des personnages heureux, ce qui m’intéresse, c’est l’abjection de l’homosexualité. »

L’abjection ? « Oui ! Comme gai, on comprend rapidement qu’on est construit dans l’abject. On vit une déchéance de masculinité, au même sens qu’on parle d’une déchéance de nationalité. J’ai beaucoup essayé de correspondre à la norme, mais l’échec est devenu ce que je suis, la position que je peux occuper. J’habite les retailles, les ratages de la masculinité et je suis très bien là. »

Littérature pirate

Chronique d’une dévastatrice peine d’amour hétérosexuelle anesthésiée dans l’abus d’alcool et de poudre grisante, After ne serait sans doute que le énième portrait d’une nuit montréalaise dans laquelle il fait bon s’oblitérer, si ce n’étaient sa critique mutine d’une masculinité étouffante et son emploi de l’écriture inclusive. Une stratégie permettant à Jean-Guy Forget de « lutter contre ces constructions hétéronormatives et patriarcales présentes à même la grammaire, qui conditionnent notre vécu ».

« Voir quelqu’un être soi-même avec la puissance qu’il faut pour se tenir debout et cracher dans la face du genre me forçait à faire la même chose avec qui j’étais, à accepter de ne pas être tout à fait un gars, à revendiquer mon droit d’être queer sans avoir à constamment me défendre ou me justifier », écrit son alter ego lors de sa rencontre passionnée avec une personne non binaire, occasion de se réconcilier avec sa propre masculinité constellée de trous. En conjuguant sans inhibition références populaires et nobles, Antoine Charbonneau-Demers, Jean-Guy Forget et Kevin Lambert participent tous d’un même mépris, très queer, pour une forme de hiérarchisation de la culture et l’impératif d’avoir lu ce qu’il faut absolument avoir lu.

« Il n’y a rien qui me repousse plus que l’idée d’une littérature parfaite et intemporelle, qui reprend encore une fois les mêmes vieux récits entérinés par des hommes blancs et bourgeois, où on ne peut citer que des œuvres appartenant au canon littéraire », tempête Jean-Guy Forget, maître des clins d’œil truculents à la musique du top 40.

Remix très libre du Querelle de Brest (1947) de Jean Genet, Querelle de Roberval emprunte de son côté autant aux héros de la poésie maudite (Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud) qu’à Tarantino. « J’aime la piraterie dont parlait Kathy Acker [défunte écrivaine américaine] : les ressources littéraires sont là et on peut aller chercher dans d’autres œuvres ce qu’on veut bien utiliser dans la nôtre, fait valoir Kevin Lambert. J’aime faire semblant de me soumettre à une œuvre littéraire par grand respect, mais cracher sur ses souliers en me penchant. »

Un peu de tendresse

Malgré la révolte, parfois violente, qui bout sous quelques-unes de leurs phrases, les romans iconoclastes de ces nouveaux mâles de notre littérature témoignent tous d’une poignante tendresse envers certains de leurs personnages. C’est une mère ayant dû se sacrifier sur l’autel de la famille que magnifient par exemple les narrateurs d’After et de Good Boy.

« Je suis très tendre avec les personnages qui sont laissés pour compte », souligne Kevin Lambert en évoquant un trio d’incontrôlables adolescents qui se consumeront tout au long de Querelle de Roberval, figures tragiques et émouvantes commettant pourtant certains des gestes les moins admissibles du livre. « À chaque fois qu’ils apparaissaient, je pleurais. Il y a quelque chose de magique chez eux », confie Antoine Charbonneau-Demers au sujet de l’univers de son collège.

« J’avais le goût de les chanter, de les rendre beaux, poursuit leur créateur, parce que le monde ne veut pas d’eux. Je me suis dit : “Peu importe ce qu’ils vont faire, la narration va rester avec eux, avec amour.” La littérature, ce n’est pas la justice, ce n’est pas la loi, alors j’ai voulu tout leur pardonner. » La voix de Kevin casse.

Qu’est-ce qui t’émeut, lui demande-t-on ? « Leur révolte. »

Good Boy

Regard torve, faciès d’éphèbe, demi-sourire suggérant un appétit pour les fruits juteux de l’interdit : ce n’est pas un hasard si le narrateur de Good Boy ressemble beaucoup au jeune homme qui en orne la couverture (une photo du Russe Alexander Kargaltsev, intitulée The Age of Innocence). Son innocence, le nouveau citadin de 19 ans ne souhaite, lui, que la perdre au plus vite en répondant oui à toutes les invitations surgissant sur son téléphone, autant d’occasions d’enfin d’apprendre à se connaître. Hommage à une ville généreuse en ressources érotiques, ce deuxième roman d’Antoine Charbonneau-Demers nomme sans jugement la trouble intransigeance du désir qui bourgeonne et qui engouffre tout. L’humour brillamment oblique de sa description de la vie en colocation, ainsi que la beauté d’une relation mère-fils dont la complexité ne supplantera jamais l’inconditionnalité nourrissent la justesse de cet étrange et enivrant portrait d’un jouisseur condamné à se forger lui-même ses propres balises morales. Sans doute est-il possible de demeurer un mauvais garçon au lit, tout en en devenant un bon dans la vie.
 

★★★ 1/2

Antoine

Charbonneau-

Demers

VLB, Montréal,

2018, 392 pages


After

« Mes larmes sont souvent un esti de cataclysme, de quoi faire passer du Death Grips pour du Coeur de pirate », annonce Jean-Guy Forget dans son premier roman plein de ce genre de suaves références musicales — le gars ferait un fabuleux critique rock. Écrit dans un franglais rappelant le Charlotte before Christ d’Alexandre Soublière, After chante les abus qui déchantent, tout en fustigeant la fausse ouverture d’esprit des privilégiés. Sa critique de l’hétéronormativité dépasse donc pour le mieux la seule question des identités de genre, et recoupe aussi celle des classes sociales et des inégalités économiques, judicieuse façon de signaler que la masculinité toxique est une maladie tentaculaire. Bien qu’elle revendique un rapport très étroit avec la vraie vie, son autofiction ne parvient pas toujours à sublimer la douleur qui l’accable, mais l’énergie (du désespoir) déployée afin de tout, tout, tout dire débouche, elle, sur une forme de provocante et éclairante pornographie émotive. Il y a là matière à réfléchir longtemps à la vulnérabilité que l’on autorise, ou pas, aux hommes.
 

★★★

Jean-Guy Forget,

Hamac, Québec,

2018, 176 pages


Querelle de Roberval

Trois ados lancent des cocktails Molotov dans la vitrine de maisons paisibles, le soir de Noël. Voilà le genre d’attentat que fomente également Kevin Lambert avec Querelle de Roberval, cocktail Molotov lancé dans la vitrine du patriarcat et du capitalisme, mais aussi dans la vitrine bien astiquée de ceux qui pensent toujours être du bon côté. Vision enfiévrée d’un monde où le syndicalisme n’aurait pas été phagocyté par le corporatisme, ce deuxième roman parfois fabuleusement pervers transcende le désir de vengeance émouvant, bien que parfois stérile, de Tu aimeras de ce que tu as tué. Tout à la fois condamnation et lettre d’amour adressée à une région de solidarité et d’étroitesse d’esprit, cette prière aux dépravés, entrecroisant les voix de Jean Genet et de Rambo Gauthier (!), ne sait donner vie qu’à des personnages aussi sympathiques que condamnables, comme si son auteur rejetait tous les appels manichéens à la pureté morale alourdissant l’air du temps. Peut-être se vautre-t-il simplement, et sans retenue, dans un des rares lieux refusant d’être usurpés par d’autres discours : la littérature.
 

★★★★

Kevin Lambert,

Héliotrope,

Montréal, 2018,

288 pages