Chloé Savoie-Bernard, pour en finir avec la honte

Malgré son enracinement dans une expérience très intime, le livre de Chloé Savoie-Bernard prend en fin de texte une étonnante tournure dystopique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré son enracinement dans une expérience très intime, le livre de Chloé Savoie-Bernard prend en fin de texte une étonnante tournure dystopique.

« Merci à Chloé Savoie-Bernard pour la conversation au yoga », écrit Kevin Lambert à la fin de son plus récent roman, Querelle de Roberval, et c’est plus fort que nous, il faut absolument savoir ce que l’écrivaine a bien pu raconter de si important à son ami yogi.

« C’est drôle, parce que je ne me souvenais plus trop de ce que je lui avais dit, répond la principale intéressée en rigolant. Je pense que je lui avais dit qu’il faut toujours écrire à partir de la honte. »

À partir de la honte ?, répète-t-on, puis la discussion prend rapidement son envol. « Oui, parce que c’est un peu honteux pour moi d’avoir autant de misère à habiter mon corps, quand il est en santé, quand il n’est pas précaire, alors que je continue pourtant à le sentir réellement précaire. Le corps, c’est quelque chose que je touche mal, que je réalise mal, et peu importe les changements que je lui apporte, il y a quelque chose qui reste très dissocié, quelque chose qui reste presque fictif dans mon rapport avec mon corps. J’ai de la misère à croire que c’est réel. Et il y a une certaine honte à ressentir ça. »

Royaume scotch tape (L’Hexagone, 2015), son premier recueil de poésie, célébrait la loyauté de la sororité au lendemain d’un avortement. Des femmes savantes (Triptyque, 2016), son premier recueil de nouvelles, accumulait les voix de femmes se butant contre les limites de leurs idéaux et le subreptice cycle de la même erreur constamment répétée. Chloé Savoie-Bernard y décrivait sans pitié, mais avec bienveillance, ces femmes « qui rushaient, qui refaisaient des affaires qu’elles savaient qu’il ne fallait pas qu’elles fassent, qui savaient qu’il y avait un feu, mais qui continuaient de se mettre la main dedans » !

« ambidextre du ratage / je cherche le tison / qui saura cautériser mon corps / fendu // alchimie de conne », écrit-elle aujourd’hui dans Fastes, son second recueil de poésie, qui tente à nouveau de mesurer le troublant fossé entre le désir de mettre en pratique ses valeurs et une vie où prendre conscience de ce qui nous assaille ne suffit pas à l’éradiquer.

« On traverse présentement un moment très vertueux où personne n’est jamais aussi vertueux qu’il devrait l’être et je me sens constamment en situation d’échec par rapport à ça », observe celle qui dirigeait le collectif Corps (Triptyque) un peu plus tôt cette année.

« Je suis féministe, je lis sans cesse des auteures féministes pour mon doctorat et souvent, quand même, je me demande au quotidien : “Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je prends cette décision-là, alors que je sais tout ce que je sais ?” Mais en creusant cette honte à être prise dans rapports amoureux malsains, en essayant de mettre des mots poétiques là-dessus, on peut mieux la comprendre. J’y crois que la littérature est là pour mettre des mots sur ce qui n’en a pas et pour sortir du cadre de la victime, parce qu’à partir du moment où tu nommes, tu dépasses le cadre de la honte. Tu t’appropries un discours, une situation. Tu fais acte de nouveauté. »

Les corps qui s’effacent

Malgré son enracinement dans une expérience très intime, Fastes prend en fin de texte une étonnante tournure dystopique, alors que des morceaux de femmes, « roadkill des villes », jonchent les rues sans que nos dirigeants sachent comment s’y prendre pour endiguer ce fléau. Jusqu’à ce que de fins gourmets s’en mêlent.

S’il n’est pas explicitement question de #MoiAussi dans Fastes, ses poèmes investissent néanmoins cet espace relationnel n’appartenant pas encore au registre de l’agression, mais à celui, du moins, des rapports de pouvoir se manifestant dans l’alcôve du couple

« les chefs invités viennent se servir / on leur a demandé de concevoir / avec ces organes épars des recettes inventives / ludiques estivales savoureuses // nous réinventons le goût des femmes / disent-ils en entrevue », écrit une Chloé Savoie-Bernard que l’on a rarement connu aussi sarcastique. « est particulièrement prisé / l’intérieur des cuisses des jeunes filles auburn / préférablement scolarisées à la villa sainte-marcelline / elles sont apprêtées pour une cuisson au beurre sésamé / infusé de fougères de la côte-nord »

S’il n’est donc pas explicitement question de #MoiAussi dans Fastes, ses poèmes investissent néanmoins cet espace relationnel n’appartenant pas encore au registre de l’agression, mais à celui, du moins, des rapports de pouvoir se manifestant dans l’alcôve du couple.

« Je ne suis sans doute pas la seule à avoir vécu des expériences très désubjectivantes dans mes relations avec les hommes, confie la poète. Souvent, il y a quelque chose de désubjectivant dans la manière dont mon corps pouvait entraîner du désir, où je n’arrivais pas à faire émerger ma personnalité dans ces rapports de désir et de séduction. »

L’intime n’est, comme de raison, jamais qu’intime. « Je pense, oui, qu’il y a quelque chose qui efface les corps féminins dans la société, quelque chose qui fait qu’on n’en prend pas soin. Ce quelque chose là est à la fois concret, on peut nommer ses raisons, les structures, la difficulté à avorter, les viols, mais il y a aussi quelque chose qui reste mystérieux. Les livres, pour moi, ça aide à toucher à ces affaires-là qui ne sont pas nommables, à ces relations dans lesquelles il y a souvent un effacement. Ce livre est une tentative de montrer ce qui disparaît, mais cette tentative-là échoue. Le corps reste labile, difficilement tangible. »

Fastes

Chloé Savoie- Bernard, L’Hexagone, Montréal, 2018, 80 pages