«L’unité Alphabet»: le lourd prix du silence

Avec le roman de Jussi Adler-Olsen, le lecteur se voit plongé dans l’atmosphère tendue des derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale.
Photo: Philip Drago Jorgensen Albin Michel Avec le roman de Jussi Adler-Olsen, le lecteur se voit plongé dans l’atmosphère tendue des derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale.

Il y a un peu plus de dix ans, bien avant de connaître un succès foudroyant avec les enquêtes de Carl Mørck du célèbre Département V, le Danois Jussi Adler-Olsen publiait ce tout premier roman. Fraîchement traduit en français, il recèle déjà la façon bien particulière qu’a l’écrivain de creuser ses histoires en dévoilant, un engrenage à la fois, la machine implacable du récit.

Bien loin du Danemark, le lecteur se voit ici plongé dans l’atmosphère tendue des derniers jours de la Deuxième Guerre mondiale. L’histoire est à la fois simple et complexe : deux aviateurs britanniques voient leur appareil abattu lors d’un vol de reconnaissance au-dessus de Magdebourg. Poursuivis, ils sautent dans un train ramenant des blessés allemands du front russe… et prennent l’identité de deux officiers SS mal en point.

James Teasdale et Bryan Young se retrouveront du coup internés dans un hôpital secret, l’unité Alphabet, dans les montagnes entourant Fribourg-en-Brisgau. James est devenu le Standartenfürher Gerhart Peuckert et Bryan, l’Oberführer Arno van der Leyen. Tous deux sont en principe plongés dans un profond coma. Les médicaments et les traitements-chocs qu’on leur administre n’arrangent pas les choses et, avec le temps, les deux hommes n’auront plus le choix : ils se verront forcés de simuler la folie.

Mais ils prennent conscience peu à peu qu’ils sont entourés d’au moins trois autres simulateurs : les deux rescapés devront feindre encore davantage et la vie dans la petite unité deviendra un enfer. Puis, alors que les bombardements alliés s’intensifient et que James est abruti par une séance d’électrochocs, Bryan décide de prendre la fuite en abandonnant son ami. Et ce n’est que beaucoup plus tard, à l’occasion des Jeux de Munich, en 1972, qu’il tentera une dernière fois de s’assurer que James est bien mort.

Cette deuxième partie du roman est menée à une allure folle et met toujours en scène la plupart des personnages rencontrés dans l’unité psychiatrique. Le « jeune » Adler-Olsen tourne parfois les coins un peu raide et les rebondissements en tous genres se multiplient en série à un point tel que certains éléments du récit sont un peu tirés par les cheveux. Mais, bien au-delà des méandres de l’intrigue, le roman pose des questions troublantes. Jusqu’où peut-on aller pour survivre ? Jusqu’à quel point est-il possible de s’emmurer délibérément en soi-même ? Peut-on simuler la folie sans devenir fou ?

Tout cela est raconté vivement avec ce souci du détail absolument maniaque qui fera la réputation de Jussi Adler-Olsen. Même si la surcharge est parfois évidente, on ne pourra s’empêcher de dévorer ce gros livre, on vous aura prévenu !

 

L’unité Alphabet

★★★

Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Albin Michel, Paris, 2018, 628 pages