Meryem Alaoui: s’effacer pour écrire

L’écrivaine Meryem Alaoui
Photo: Joël Saget Agence France-Presse L’écrivaine Meryem Alaoui

« Je pensais en arabe et ça sortait en français, dans une espèce de traduction simultanée assez bizarre », indique Meryem Alaoui à propos de l’écriture de La vérité sort de la bouche du cheval. Un premier roman remarquable, qui lui vaut de figurer dans la course au prestigieux prix Goncourt.

« Je suis incapable habituellement de penser dans une langue et de parler dans une autre, c’est une expérience unique pour moi », poursuit cette Marocaine de 43 ans qui vit aux États-Unis avec sa fille et son mari depuis six ans.

Les circonstances de leur départ du Maroc laissent perplexe. « Mon mari et moi étions à la tête d’un groupe de presse indépendant, explique-t-elle. On avait deux magazines, un francophone, Telquel, et un arabophone, Nichane. »

Meryem Alaoui veillait au développement commercial et à la gestion de l’entreprise, tandis que son mari, Ahmed Benchemsi, plutôt critique vis-à-vis du régime monarchiste, officiait comme journaliste et éditorialiste.

« On a commencé à avoir des soucis avec le pouvoir en place, dit-elle. On a eu à subir pas mal de pressions politiques, qui ont eu des répercussions financières, et on a dû affronter pas mal de procès. » Résultat : « La pression est devenue trop forte, on a décidé de partir », résume-t-elle.

Mais son pays, où sa famille vit toujours, continue de l’habiter. Elle continue d’ailleurs d’y passer chaque année ses vacances estivales. Jointe là-bas par téléphone au milieu de l’été, elle raconte que c’est le quartier populaire de Casablanca, où elle habitait avant d’émigrer, qui l’a inspirée pour écrire son roman.

« Je me baladais souvent avec mon bébé qui était dans la poussette et j’observais autour de moi les prostituées de rue. Je m’arrêtais pour les écouter parler. Comme j’avais ma fille avec moi, j’avais des raisons de m’arrêter pour m’occuper d’elle : ça me rendait invisible. »

Écrit sous forme de journal dans le langage de la rue, serti d’expressions et de tournures de phrases issues du marocain, La vérité sort de la bouche du cheval donne la parole à une prostituée de 34 ans, Jmiaa, qui vit avec sa fille dans un petit logement du centre de Casablanca.

C’est de l’intérieur qu’on vit les événements, avec les yeux de l’héroïne. Meryem Alaoui précise qu’elle aurait été incapable de se positionner en observatrice extérieure. « Écrire au “je” m’a permis de m’approprier le personnage, de rentrer dedans en me laissant prendre complètement. Ça m’a permis de m’effacer. »

Elle voulait être invisible, dit-elle. « J’avais un petit rituel avant de me mettre à écrire : je me concentrais en me disant que maintenant, c’était le moment de disparaître. »

Femme dégourdie au franc-parler, Jmiaa relate avec sa gouaille populaire son quotidien de misère et de violence, où chaque jour s’avère un combat pour la survie. Assommée par l’alcool, les pilules et les séries télévisées qu’elle consomme à la pelle, elle tente de s’évader à sa façon. Jusqu’à ce qu’elle croise une cinéaste néerlandaise au sourire « plein de grandes dents » qu’elle appellera « bouche de cheval » et qui changera sa vie.

La réalité des rapports hommes-femmes au Maroc

Entre-temps, les hommes qu’elle côtoie se révèlent pour la plupart peu engageants. C’est le moins qu’on puisse dire. Les policiers magouillent et ne se gênent pas pour s’envoyer en l’air, sous la menace, avec les prostituées qu’ils sont chargés d’arrêter. L’amant de l’héroïne est une brute qui la trompe. Et son ex-mari, fumeur de haschich compulsif qui la battait et l’a contrainte à se prostituer, fait figure de perdant, de profiteur.

L’auteure avance qu’elle a à peine trafiqué la réalité dans son roman. « Je constate qu’il y a au Maroc de plus en plus d’hommes qui se laissent entretenir sans vergogne par leur femme. Ils fument des joints à longueur de journée, alors que leur femme trime souvent comme femme de ménage ou ouvrière, et parfois comme prostituée. »

Selon Meryem Alaoui, les femmes marocaines ont de fortes capacités de travail et elles ont énormément de patience. « Elles trouvent normaux beaucoup de comportements abusifs masculins. J’ai l’impression que les hommes sont un peu infantilisés par leur mère et, quand ils arrivent dans un mariage, ce sont des petits garçons capricieux, tout-puissants et paresseux, de plus en plus. »

Loin d’elle l’idée de s’improviser sociologue ou anthropologue, mais l’ex-chef d’entreprise observe aussi qu’au Maroc, en situation de crise économique, les femmes ont plus tendance que les hommes à se retrousser les manches, à plonger dans l’action.

La vérité sort de la bouche du cheval se passe essentiellement en 2010, mais s’étend jusqu’en 2018. En toile de fond : le Printemps arabe, qui a des répercussions au Maroc, et les mouvements de contestation sociale qui affluent dans le pays.

Pour la prostituée, les rues pleines de manifestants signifient tout simplement plus de clients potentiels. Aucune conscience sociale et politique chez Jmiaa. Pas vraiment de réaction non plus envers la montée de l’intégrisme et la menace terroriste qui sévissent autour d’elle.

L’auteure en convient. « La politique, la religion ou l’intégrisme ne l’intéressent pas du tout. En fait, dans sa vie, elle n’a pas le temps de s’intéresser à ce genre de questions. Ça ne fait pas partie de ses préoccupations puisque, de toute façon, elle n’a aucune incidence sur ce qui va se passer sur le plan politique. Elle le sait, comme d’ailleurs la plupart des Marocains. »

Selon Meryem Alaoui, très peu de Marocains pensent qu’ils ont une influence sur quoi que ce soit. « Les gens se concentrent sur leur vie, ils mangent, ils dorment, ils travaillent, ils élèvent leurs enfants et ils tentent de se sortir de leur crise personnelle, économique ou autre. »

Sauf pour une frange de la population, surtout des jeunes, « il n’y a pas de conscience politique à proprement parler au Maroc », tranche l’écrivaine.

Extrait de « La vérité sort de la bouche du cheval »

« Moi, quand un homme me suit et que je suis bien concentrée sur comment je bouge, je pourrais sentir la pression de sa trique entre mes fesses. Les mecs, en général, je leur montre que j’en ai envie parce qu’ils aiment ça. Et nous, on aime quand ils sont contents parce qu’ils paient sans faire d’histoires.

Et je sais de quoi je parle. Ça fait presque quinze ans que je fais ce métier.

Aujourd’hui, je suis d’humeur à parler. Mais en général, je ne rentre pas dans les détails. Je dis juste que je m’appelle Jmiaa, que j’ai trente-quatre ans, que j’ai une fille, et que pour vivre je me sers de ce que j’ai. »

 

La vérité sort de la bouche du cheval

Meryem Alaoui, Gallimard, Paris, 2018, 262 pages