Les parfums de cuisine de Chrystine Brouillet

«Ce n’est pas la musique qui me ramènerait à la vie, mais les parfums, l’odorat, à la fois primaire et sophistiqué. C’est omniprésent chez moi», confie l'auteure Chrystine Brouillet.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Ce n’est pas la musique qui me ramènerait à la vie, mais les parfums, l’odorat, à la fois primaire et sophistiqué. C’est omniprésent chez moi», confie l'auteure Chrystine Brouillet.

« Venez, j’ai préparé un clafoutis ! » Le ton est donné. La bonne chère, un thème cher à Chrystine Brouillet, n’est jamais bien loin dans une discussion avec elle. Même pour ses polars, il fait toujours partie des ingrédients. Son dernier livre, Chambre 1002, une histoire d’amitié entre un groupe de femmes de différents horizons, est également assaisonné d’une enquête policière, autre sujet de prédilection pour la prolifique romancière.

« La cuisine s’introduit dans tous mes livres », lance-t-elle, assise à la grande table de la terrasse où elle s’installe pour écrire l’été, et où on imagine aisément les longues soirées autour d’un repas avec des amis. « Le lendemain d’un souper en leur compagnie, je flotte encore sur un petit nuage. L’amitié est très importante pour moi. J’y trouve un réconfort, ça me ressource. »

Depuis 20 ans qu’elle avait envie d’écrire un roman sur l’amitié, mais le scénario n’y était pas. Elle le trouvera à l’occasion de quelques visites à l’hôpital. Là où, entre autres choses, on tente le tout pour le tout afin de réveiller un proche dans le coma. On n’a pas encore percé le mystère du niveau de conscience d’un comateux, dit-elle, ni le degré d’activité de ses sens.

Certains vont lui apporter de la musique, « et je me suis dit que ce n’est pas la musique qui me ramènerait à la vie, mais les parfums, l’odorat, à la fois primaire et sophistiqué. C’est omniprésent chez moi. Le soir, par exemple, je pense au thé que je vais boire le lendemain, ou je prends plaisir à frotter les feuilles d’un plant de tomates, à sentir la fourrure de ma chatte. Je suis constamment sollicitée ». Des sollicitations qui la nourrissent.

Dans Chambre 1002, ce sera donc par les odeurs que ses amies tenteront de faire sortir Hélène du coma où elle s’est enfoncée à la suite d’un accident de voiture. Tour à tour, elles feront humer les mets qu’elles ont apprêtés pour la célèbre chef. En attendant qu’elle y réagisse, les « muses » partageront ces plats avec le personnel, alimentant une ambiance de pur plaisir sur cet étage de l’hôpital. Et donnant un beau prétexte à l’auteure pour en publier les recettes dans son roman.

Certains disent qu’ils écrivent dans le plaisir. Pas moi. C’est un travail de concentration que j’aime, mais mon plaisir c’est de cuisiner, de recevoir. 

 

L’amour d’un garçon

D’où lui vient donc cette irrésistible attirance envers la gastronomie ? De l’amour d’un garçon ! « J’ai toujours été gourmande, mais je ne cuisinais pas vraiment. Lui adorait la pâtisserie, alors je me suis mise au Paris-Brest, au forêt-noire, au saint-honoré… Il n’y avait rien à mon épreuve, j’étais très motivée ! C’est ce qui m’a donné le goût de cuisiner. Ça me détend, me sort d’un univers de grande concentration où le cerveau fonctionne à plein régime. »

Chrystine Brouillet carbure à l’écriture 25 heures par semaine, et 30 à la lecture. Si, dans Chambre 1002, les personnages, bien campés, sont tous plus sympathiques les uns que les autres, l’auteure de polars n’est jamais très loin non plus. Prenez ce Julius Rancourt, un être imbuvable, profiteur, imbu de lui-même et obnubilé par l’héritage de son illustre tante Hélène, sa seule famille. Enfin le croit-il. Les scénarios qu’il imagine seront sans limites dans le but de lui faire quitter ce monde. Pour lui, la patience est un plat qui se mange froid.

Ses personnages, l’auteure les laisse évoluer, et parfois, ils font des choses étonnantes. « On a l’air ésotériques quand on dit ça, mais malgré l’idée que j’ai d’eux, j’aime bien qu’ils me surprennent. Je connais les grandes lignes et la fin de mon histoire, mais les chemins pour y arriver restent ouverts. Les personnages ont leur propre vie, c’est en les rassemblant que la chimie s’établit. » Et le suspense qui vient avec. Il s’agit à la fois de contrôle et de laisser-aller, dit-elle.

Chrystine Brouillet vit avec ses personnages. Partout, tout le temps. Même au gym, où elle se vide l’esprit pour faire place à d’autres idées. « La période de création, c’est comme une petite bulle souterraine qui remonte à la surface. Dont j’ai besoin de me libérer. Comme si j’étais à l’étroit dans ma peau et qu’il fallait que ça sorte. D’ailleurs, c’est préférable pour mon entourage ! Certains disent qu’ils écrivent dans le plaisir. Pas moi. C’est un travail de concentration que j’aime, mais mon plaisir c’est de cuisiner, de recevoir. »

La paralittérature ?

Ce qu’elle aime aussi, c’est l’évolution dans le monde de l’écriture. « Quand j’ai commencé, j’étais seule à publier des romans policiers, alors qu’aujourd’hui, il y a plein d’auteurs talentueux. À l’époque, on me disait : « Vous savez, j’aime beaucoup la paralittérature. » La quoi ? Le polar était presque de la sous-écriture. Mais c’est de la littérature, qu’on fait ! »

Son prochain plat de résistance : une Maud Graham, son personnage fétiche, dans une histoire de conflits familiaux qui vont pousser une jeune fille à s’enfuir. « Mais avoir 15 ans dans la rue, ce n’est pas une bonne idée », explique l’auteure.

Elle qui a vécu à Paris à ses débuts, sans le sou, qui farcissait ses repas de pâtes alimentaires, se demande pourquoi elle apprécie encore ce produit par excellence pour jeunes fauchés. Réponse : « C’est que maintenant, j’y mets de la sauce ! Et avec des morilles, c’est tellement meilleur. » Autant que le clafoutis.

Chambre 1002

Chrystine Brouillet, Éditions Druide, collection « Reliefs » Montréal, 2018, 352 pages