Les Herbes rouges et la force de la forme

L’éditeur François Hébert, l’auteur Jean-Simon DesRochers et la poète Roxane Desjardins
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’éditeur François Hébert, l’auteur Jean-Simon DesRochers et la poète Roxane Desjardins

Boulevard LaSalle, Verdun. « Il ne veut vraiment pas se faire interviewer », blague Jean-Simon DesRochers dans l’appartement de François Hébert, quartier général de facto des Herbes rouges. Le vénérable éditeur, notoirement discret, parlemente au téléphone avec un imprimeur depuis une vingtaine de minutes, pendant que patientent à table l’auteur de La canicule des pauvres et la poète Roxane Desjardins, collègue éditrice d’Hébert depuis janvier 2017 et dauphine d’une entreprise éditoriale soulignant ces jours-ci son 50e anniversaire.

« C’est d’abord à la recherche d’étonnements que se sont employés les frères Hébert », écrit le tandem dans la préface de La poésie des Herbes rouges, une anthologie de 460 pages alignant dans l’ordre chronologique un texte prélevé dans chacun des livres de poésie parus depuis cinq décennies à cette exigeante et (souvent) déflagrante enseigne (qui donne également dans la fiction, le théâtre et l’essai).

La poésie des Herbes rouges

Un travail monastique ayant supposé une relecture de l’ensemble de ce pan du catalogue, qui sera aussi célébré le 26 septembre au Festival international de la littérature, lors de La volière est un oiseau de milliards de têtes, un spectacle événementiel conçu par Dany Boudreault réunissant une quinzaine d’auteurs, dont José Acquelin, Daphnée Azoulay, François Charron, Corinne Chevarier, Marcel Labine et le très rare René Lapierre.

« Le plus fascinant, c’est de constater que les écrivains communiquent entre eux, qu’il y a des débats qui naissent à travers les livres », observe Roxane Desjardins au sujet de sa traversée exhaustive des quelques bibliothèques trônant dans le coin de la pièce où l’on se trouve, et dans laquelle logent entre autres les oeuvres de Roger Des Roches, Huguette Gaulin, Carole David et Benoit Jutras.

« Même chez les auteurs qui ne se parlent pas, poursuit-elle, on voit qu’ils se lisent, qu’ils se répondent. Il y a un élan commun qui transcende chaque démarche personnelle : ça se tire vers l’avant, ça se motive, ça se motive même parfois par le contraire. »

Poésie plurielle

En 1968, Marcel et François Hébert, deux autodidactes élevés dans la pauvreté et l’illettrisme sur la rue Ontario, « en haut du salon où Denis Vanier allait se faire tatouer », lancent une revue littéraire où se déploieront certaines des écritures les plus indomptées et indomptables de la poésie québécoise, essaim de têtes chercheuses triturant sur la page une langue n’en finissant plus de révéler ses possibles.

Une maison d’édition en jaillit dix ans plus tard et devient le creuset d’un croisement d’une rare hétérogénéité entre contre-culture, féminisme, marxisme et formalisme, un mot qui agace Jean-Simon DesRochers, « parce que ça a longtemps été une insulte », bien que François Hébert admette avoir estampillé plusieurs textes « très refermés ».

Pourquoi fallait-il que se côtoient ainsi des esthétiques aussi dissemblables, voire antinomiques ? « Parce que la poésie, c’est pluriel. Ce n’est pas une seule sorte de choses », répond celui qui dirigeait Les Herbes rouges avec son frère Marcel jusqu’à sa mort en 2007.

Résister à toutes les pressions

« Le seul point commun des textes, c’est qu’ils doivent avoir une forme rigoureuse. Longtemps, je commençais la lecture des manuscrits par la fin, pour ne pas m’occuper de ce qui était dit. Encore aujourd’hui, le contenu ne m’intéresse pas trop. Ce que je regarde, c’est s’il y a une rigueur, s’il y a un mot de trop, pourquoi l’auteur change de vers, comment la personne se débrouille avec sa forme. C’est la forme qui donne sa force au texte. »

Une famille, les Herbes rouges ? Peut-être, oui, dans la mesure où vous concevez la famille comme un espace au sein duquel la vérité doit toujours présider. « C’est arrivé pas mal à tout le monde qu’un de ses livres soit refusé », se rappelle François Hébert, 70 ans, au sujet des auteurs phares de son écurie, qui ne peuvent jamais présumer que leur prochain manuscrit sera retenu.

Le plus fascinant, c’est de constater que les écrivains communiquent entre eux, qu’il y a des débats qui naissent à travers les livres

 

Imprimer le livre raté d’un gros nom afin de ménager son ego ? Pas tellement le genre de la maison. « Il faut le dire quand c’est faible, et la plupart du temps, les auteurs sont très contents de savoir qu’ils peuvent être refusés, parce que ça donne de la valeur au fait qu’on les accepte. Si un auteur radote, s’il erre, c’est mieux de lui dire que de le laisser aller se faire démolir par la critique ou, pire, gagner un prix avec quelque chose qu’on ne trouve pas extraordinaire. » Éclat de rire généralisé.

Être éditeur, c’est aussi « résister à toutes les pressions », savoir publier « quelqu’un que tu n’aimes pas sur le plan humain mais qui écrit de bons livres, ou refuser de publier un ami, même si c’est dur, parce que tu sais que tu vas perdre ton ami ». Ne serait-il pas plus simple dans ce cas de faire semblant que le manuscrit vaut plus qu’en réalité ? « Ce serait plus simple, mais je n’ai jamais fait ça. »

Une exceptionnelle intransigeance à laquelle souscrit Roxane Desjardins, successeure d’un François Hébert qui aura mis plusieurs années à désigner une relève, de crainte de léguer entre les mauvaises mains le labeur d’une vie et que Les Herbes rouges ne deviennent qu’une coquille vide.

« Ça s’est déjà vu, tu sais, une maison qui est vendue et dont on ne garde que le nom ! » raille Hébert sur ce ton goguenard qui est le sien, quelque part entre la joke de papa et une sorte d’ironie un peu opaque. Une propension à la fois attendrissante et « désarçonnante » qui déteint parfois sur ses proches. « Je viens de “faire un François Hébert” », s’exclame Roxane Desjardins, 27 ans, après avoir expliqué que le deuxième tome des oeuvres complètes du très défunt Denis Vanier, promis depuis longtemps, verrait le jour « quand on aura fini de l’écrire ».

« C’est une force incroyable quand on est dans l’édition d’avoir un catalogue derrière soi, d’avoir derrière nous toutes ces voix qui cherchent comment continuer d’écrire », explique plus sérieusement celle qui, à l’instar de son mentor, regrette le présentéisme forcément amnésique régnant sur le milieu littéraire, alors qu’il faudrait s’offrir la grâce d’un réel dialogue avec le passé, et surtout ne pas « abandonner les livres au fond des bibliothèques ».

« En tant que poète, je me demande toujours qui sont mes interlocuteurs, mes contreforts, et aux Herbes rouges, mes interlocuteurs, mes contreforts, c’est cinquante ans de poésie. »


La poésie des Herbes rouges

Roxane Desjardins et Jean-Simon DesRochers, Les Herbes rouges, Montréal, 2018, 460 pages

 

La volière est un oiseau de milliards de têtes

Festival international de la littérature, à l’auditorium de la Grande Bibliothèque, le 26 septembre, 19 h