Mort deux fois plutôt qu’une

Camilleri réussit à dépeindre admirablement, une petite touche après l’autre, une tragédie aux dimensions intemporelles et quasi mythiques.
Photo: AGF Leemage Éditions Metallié Camilleri réussit à dépeindre admirablement, une petite touche après l’autre, une tragédie aux dimensions intemporelles et quasi mythiques.

Il y a des sujets que même les vieux routiers comme Andrea Camilleri abordent du bout des lèvres. Cette histoire, le vieux maître a commencé à y travailler en 2008 et l’on sent, dans son écriture soignée et dans les apartés qu’il se permet pour faire respirer le récit, tout le doigté qu’il investit — tout comme son admirable traducteur Serge Quadruppani, romancier lui-même — en abordant ce sujet tabou dont on ne prendra conscience qu’à la toute fin.

Tout s’amorce avec une sorte de première pour le commissaire Montalbano : le cadavre que l’on vient de découvrir dans une villa près de la mer a été tué… deux fois. L’autopsie révèle en effet que l’homme a d’abord été empoisonné par un dérivé du curare puis que, à peine une heure plus tard, on lui a tiré une balle dans la nuque.

Montalbano et son équipe découvrent aussi très vite que la victime est une ordure et que la liste des suspects possibles est sans fin : au moins la moitié de la ville de Vigàta souhaitait la mort de Cosimo Barletta. Ce comptable sans scrupules prenait plaisir à humilier les gens : usurier, maître chanteur, pervers et coureur de jupons, il était unanimement détesté. Mais que deux personnes différentes, le même jour, passent aux actes…

On découvre bientôt toute une série de photos compromettantes — sur lesquelles se jette bien sûr la hiérarchie ! — en fouillant la maison de Barletta, mais le commissaire s’intéresse, lui, aux deux enfants de la victime, qu’il soupçonne d’avoir fait disparaître le testament. En posant des questions aux pauvres filles piégées par les caméras installées dans la chambre du maître chanteur, Montalbano saisit que Barletta s’apprêtait à léguer sa fortune à une jeune fille dont il était tombé éperdument amoureux. Et c’est tirant doucement sur ce fil qu’il découvrira le pot aux roses.

Encore une fois, Camilleri réussit à dépeindre admirablement, une petite touche après l’autre, une tragédie aux dimensions intemporelles et quasi mythiques. Son écriture fine, sa connaissance profonde de ses personnages, son humour et sa grande humanité sans compromis font de ce récit une sorte de fresque s’inspirant des plus grandes tragédies grecques. Le fait que tout cela soit écrit dans une langue unique oscillant entre le patois, le dialecte et l’italien de base — rendu encore une fois remarquablement par la traduction-adaptation de Quadruppani — rend la chose encore plus intéressante.

Si vous ne connaissez pas encore l’oeuvre d’Andrea Camilleri, en voici une porte d’entrée royale, tout en finesse. Réjouissons-nous surtout du fait qu’à 93 ans l’increvable Camilleri ait encore l’énergie de nous faire réfléchir sur les tiraillements et les motivations profondes qui agitent notre monde.

 

Extrait de «Nid de vipères»

«Par ailleurs, Giovanna elle-même, avec beaucoup d’habileté et de grâce, avait réussi à glisser quelques petits trucs peu flatteurs contre son frère Arturo. Et donc, s’il avait existé un tistament [sic], la seule personne qui avait intérêt à le faire disparaître, c’était Arturo.

 

Selon ce que lui avait raconté Giovanna, le tistament [sic] lui attribuait à elle la plus grande part de l’Nid héritage et laissait la part minoritaire à Arturo. Toujours d’après Giovanna, Barletta avait décidé ainsi passqu’elle [sic] avait deux enfants alors qu’Arturo n’en avait pas. Mais il était possible que la vraie raison fût différente.»

Nid de vipères

★★★★

Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, Fleuve Noir, Paris, 2018, 238 pages