«Ce qu’on respire sur Tatouine»: sur la planète de Jean-Christophe Réhel

Jean-Christophe Réhel s’est aménagé une place au chaud entre l’ordinaire d’un quotidien et la transcendance souvent surréaliste d’images saugrenues.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Christophe Réhel s’est aménagé une place au chaud entre l’ordinaire d’un quotidien et la transcendance souvent surréaliste d’images saugrenues.

Scène banale mais puissante de Ce qu’on respire sur Tatouine. Dans le sous-sol d’une maison d’un vieux monsieur à qui il loue une chambre, l’alter ego de Jean-Christophe Réhel danse, alors qu’il devrait préparer ses bagages pour se rendre à l’hôpital. Celui qui « voit toujours le mauvais côté des choses » se prend pour Justin Timberlake, et retrouve momentanément le sourire.

Manger trop de gaufres congelées, boire du Chemineaud, écouter pour une énième fois la chanson Fell in Love With a Girl des White Stripes : il suffit de presque rien pour que l’espoir surgisse et chasse de ses épaules tout ce que le monde y dépose, tout ce qui menace sans cesse de peser trop lourd. Son écriture est de la même manière une sorte de danse (disloquée), qui refuse de mentir au sujet de la vraie douleur de la vie, tout en s’obstinant à générer de la beauté à partir de motifs simples, mais éblouissants.

Sans mensonge ni misérabilisme

En tant que poète, Jean-Christophe Réhel s’est aménagé, dès Bleu sexe les gorilles (L’Écrou, 2014), une place au chaud entre l’ordinaire d’un quotidien à la géographie restreinte et la transcendance souvent surréaliste d’images saugrenues. Généreux en répétitions, les textes de La fatigue des fruits (son troisième livre, paru en mai chez L’Oie de Cravan) ressemblaient souvent à des mantras, ou au babil d’un fou du village curieusement sage qui en saurait plus que nous tous à propos de l’existence.

Ce premier roman de Jean-Christophe Réhel ressemble-t-il à ses poèmes ? Oui, mais seulement dans la mesure où sa poésie ne ressemble à celle de personne d’autre.

Dans un style très logorrhéique, parfois aliénant tant il embrasse sans filtre le courant de conscience de son narrateur, Ce qu’on respire sur Tatouine raconte heure par heure la vie d’un jeune résident de Repentigny, sa job dans un supermarché Super C, ses amourettes avec une collègue, son voyage chez sa sœur à New York, ses repas de nouilles Sidekicks ainsi que son amour pour Star Wars (Tatouine est d’ailleurs un clin d’œil à Tatooine, une planète orbitant dans l’œuvre de George Lucas).

Ce qu’on respire sur Tatouine raconte aussi la fibrose kystique avec laquelle Jean-Christohpe Réhel cohabite, dans la vie comme dans ses livres. « J’ai un chien dans les poumons. Un chien qui me haït pour mourir et je ne sais pas pourquoi », écrit dans un rare passage réellement implacable celui qui, autrement, refuse l’apitoiement.

Une posture morale lui permettant paradoxalement de mieux nommer, avec une étrange légèreté, la lourdeur tentaculaire de la pauvreté et de la maladie, du compte en banque qui s’assèche, du sang que l’on crache, des pénibles traitements à subir et, surtout, de l’angoisse du corps qui, mystérieusement, en fait à sa tête.

Et voilà qu’après une description assez aride d’une fin de journée difficile à l’hôpital se pointe le concierge. « Il passe le balai sur de la lumière projetée au sol, il pense sûrement que c’est du papier, j’ai eu la même impression que lui. Nous sommes deux fous à vouloir ramasser des morceaux de lumière sur le plancher. » Ce sont pour ces phrases-là qu’on lit Jean-Christophe Réhel. De la lumière, il y en a plein ce roman.

Ce qu’on respire sur Tatouine

★★★★

Jean-Christophe Réhel, Del Busso éditeur, Montréal, 2018, 288 pages