Dans le noir de l’Afrique

Ses pas vont vite le mener à fouiller les tablettes deMarelle, la librairie que tenait cette fille d’un ancien ministre assassiné, à interroger des amis à elle ou à tenter de retrouver le frère de Mina.
Photo: Boréal Ses pas vont vite le mener à fouiller les tablettes deMarelle, la librairie que tenait cette fille d’un ancien ministre assassiné, à interroger des amis à elle ou à tenter de retrouver le frère de Mina.

Sans nouvelles de son amie Mina, un photographe d’origine africaine installé depuis 17 ans à Montréal retourne au Port, la plus grande ville d’un « pays chétif qui s’étire entre les eaux bouillonnantes de l’Atlantique et le nord des savanes à l’orée du Sahel ». Commence pour Kerim un court voyage, une lente course à obstacles où il se cherche autant qu’il cherche Mina. « Le temps le plus long et le plus difficile de ma pauvre vie », dira-t-il, séparé entre la recherche active de son amie et la préparation d’une exposition rétrospective de ses photos dans la ville qui l’a vu naître.


Entre les souvenirs de leur rencontre, 20 ans plus tôt dans la troupe du Théâtre des Mouches, et la projection de certains moments inoubliables de leurs ébats amoureux, Kerim traîne lourdement dans les rues du Port ou dans le nord du pays son « aura usée de marginal » et d’amant volage.

Ses pas vont vite le mener à fouiller les tablettes deMarelle, la librairie que tenait cette fille d’un ancien ministre assassiné, à interroger des amis à elle ou à tenter de retrouver le frère de Mina, un homme dangereux devenu imam dans le nord du pays. Périple qui lui permettra d’être témoin de l’instabilité nouvelle apportée par les religions dans son pays d’origine, alors que « pasteurs et imams improvisés […] se tapent dessus par croyants interposés ».

Une sorte de voyage initiatique, surtout, qui lui donnera l’occasion de se confronter au pire — l’absence radicale de Mina, la « petite soeur du prophète » — et à son incapacité à aimer. Leur histoire ayant été « mille fois recommencée », il lui semble impossible de pouvoir terminer ainsi, avalée simplement par la nuit. Sous la forme éthérée d’un retour au pays natal, Mina parmi les ombres, cinquième roman d’Edem Awumey, livre un réquisitoire mesuré contre l’influence néfaste des religions, facteur éternel de fanatisme, de division et d’asservissement des femmes. Un lent retour au pays natal, à la sensualité propre, qui manque un peu d’intensité.

Extrait de «Mina parmi les ombres»

« Mina, ma pianiste du concert des sens qui savait appuyer sur la note juste entre les pores, ses mains baladeuses et fébriles sur ma pauvre peau en quête de salut. Dans ma tête aussi s’était imprimé depuis longtemps le clavier de sa peau, les sons qu’elle émettait et la variété de ces accords que je n’ai jamais pu trouver ailleurs. Nous avions un plaisir inouï à nous toucher, la petite soeur du Prophète et moi, et lorsque nous nous retrouvions après chacune de nos multiples ruptures, la musique des sens n’en était que plus vraie, pure, intense. »

Mina parmi les ombres

★★★ 1/2

Edem Awumey, Boréal, Montréal, 2018, 360 pages