«Dix-sept ans» ou le secret d’une mère

Éric Fottorino raconte que, s’il ne s’est pas lancé dans l’écriture de ce livre plus tôt, c’est en grande partie parce qu’il sentait que trop de choses lui échappaient.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Éric Fottorino raconte que, s’il ne s’est pas lancé dans l’écriture de ce livre plus tôt, c’est en grande partie parce qu’il sentait que trop de choses lui échappaient.

« Ce livre a été très difficile à écrire parce que très douloureux », indique Éric Fottorino à propos de Dix-sept ans, consacré à sa mère. « J’ai fait onze versions. J’ai même pensé à ne pas le publier », précise-t-il.

Heureusement qu’il en est venu à bout. Il figure dans la course au Goncourt, tandis que la presse française s’enthousiasme : « Dix-sept ans est un texte majeur, un cri éblouissant », « La grâce et l’émotion sont au rendez-vous ».

L’ex-grand reporter et ancien directeur du quotidien Le Monde n’en est pas à ses premiers pas en littérature, loin de là. Il a signé, outre des essais, une douzaine de romans et de récits. Ce qui lui a valu au fil des ans plusieurs récompenses, notamment le Femina, le Prix des libraires et celui des lectrices du magazine Elle.

« Je ne suis pas vraiment un écrivain », déclare pourtant Éric Fottorino. C’est-à-dire ? « Je n’ai pas plein d’histoires dans ma tête, je ne vais pas demain vous emmener au Moyen Âge ou dans tel ou tel univers », laisse tomber l’auteur de 58 ans, rencontré au début de l’été à Paris, dans les bureaux de l’hebdomadaire thématique Le 1 qu’il a fondé et qu’il dirige.

Éric Fottorino est formel : « Je n’ai jamais écrit pour écrire des histoires, j’ai toujours écrit pour écrire mon histoire. » Histoire familiale compliquée, que la sienne…

Un long rectificatif

Sa mère, Lina, l’a eu à 17 ans, à la fin de l’été 1960, dans un contexte difficile. Elle a dû quitter Bordeaux pour aller accoucher seule à Nice. Sa famille, catholique, s’est opposée à son mariage avec le père, un juif marocain, qui s’est vu de fait refuser la paternité. Nouveau-né, Éric a d’abord été placé chez une nourrice, puis, quelques mois plus tard, sa mère l’a récupéré, en cachette.

Il a grandi en croyant que sa grand-mère était sa mère et sa mère, sa soeur. « Une mère, si vous savez qu’elle est votre mère, ça simplifie les choses, fait-il remarquer. Mais si vous ne savez pas qu’elle est votre mère, que vous avez un doute et que personne ne lève ce doute autour de vous, vous ne savez pas où vous en êtes, vous ne savez pas qui vous êtes. » Il a mis du temps à savoir qui était son père, Moshé. Il ne l’a rencontré qu’à l’âge de 17 ans. Puis il lui a tourné le dos. Il avait 45 ans quand il l’a enfin retrouvé, peu avant sa mort. Éric Fottorino doit son nom au mari de sa mère, Michel, d’origine tunisienne, qui l’a adopté à l’âge de neuf ans, l’a entouré d’affection… et lui a donné deux petits frères.

Dans son récit L’homme qui m’aimait tout bas, paru en 2009 après le suicide de ce père de remplacement, il revenait sur cette relation bienfaitrice. Il a aussi consacré un récit à son père biologique en 2010 : Questions à mon père.

 Je n’ai jamais écrit pour écrire des histoires, j’ai toujours écrit pour écrire mon histoire

 

En fait, dès son premier livre, Rochelle, écrit à 28 ans, l’auteur mettait en scène Lina, Moshé et Michel. « J’essaie par l’écriture de pulvériser toute cette chape de silences et de mensonges qui m’ont été comme un sarcophage, qui ont paralysé beaucoup de choses en moi, notamment les émotions », confie-t-il.

Le secret de la mère

La quête d’identité est au centre de ses écrits. La quête de vérité, aussi. Une entreprise de destruction du mensonge, du silence : c’est ainsi qu’il voit sa démarche. « Si je parlais le langage des journalistes, je dirais de mes livres qu’ils sont un long rectificatif. C’est-à-dire que, depuis 30 ans, je ne fais que rectifier, corriger le mensonge ou le silence qui ont présidé à mon origine, à mon arrivée dans le monde, au contact que j’ai établi avec les adultes. »

Si sa mère apparaissait souvent en creux dans ses livres précédents, comme « un profil perdu », c’est la première fois, avec Dix-sept ans, qu’Éric Fottorino la place à l’avant-scène. « Je voulais saisir cette jeune femme qui n’a pas l’âge d’être une mère, qui est dans sa solitude, dans le rejet des autres, de sa famille, de l’institution religieuse, de la société. Et je voulais qu’on ressente cette violence exercée sur elle, qui n’a pas d’autre possibilité que de subir les choses qui lui arrivent. »

Il raconte que, s’il ne s’est pas lancé dans l’écriture de ce livre plus tôt, c’est en grande partie parce qu’il sentait que trop de choses lui échappaient. Et que le dialogue avec sa mère lui semblait impossible.

« À partir de là, poursuit-il, j’ai été un peu réduit à me fier à l’imagination, à l’instinct et à l’intuition. » Ce qui fait que, contrairement à L’homme qui m’aimait tout bas et Questions à mon père, Dix-sept ans n’est pas un récit, mais un roman. Il y tient.

« Je ne voulais pas raconter mon histoire avec ma mère. Ça ne m’intéressait pas. Et surtout, je pense que je ne pouvais pas. Je n’aurais pas su. C’était trop intime, trop inaccessible. J’avais besoin d’aide. Et cette aide est venue par la fiction. » Il a inventé des personnages, des dialogues. Et des situations. Davantage de respiration, de liberté : c’est ce que lui a permis la forme romanesque, dit-il. Même si, précise-t-il : « Le socle de douleur et de violence exercées sur cette jeune femme en 1960 est tout à fait réel. »

Il en était à la septième version de son manuscrit, il y a deux ans, il croyait en avoir terminé, quand il a appris quelque chose qui est venu tout bousculer. Il en a fait la scène d’ouverture de son roman, une scène saisissante.

Un dimanche, sa mère l’a fait venir avec ses deux frères pour se délester d’un secret : un peu moins de trois ans après la naissance d’Éric, elle avait eu un autre enfant. Une petite fille, née officiellement de père inconnu elle aussi. Et qu’on lui a enlevée, sans lui demander son avis, pour la donner en adoption, dès sa naissance.

« J’ai été assommé, littéralement assommé », se souvient Éric Fottorino. Le choc passé, il a tout réécrit. « Il fallait que cette histoire soit au début, parce qu’elle dit tellement de choses sur ma mère, sur notre relation. »

« Je n’ai jamais fait de psychanalyse, mais je pense que, dans mon inconscient, cette petite fille existait, dit-il. J’étais son aîné, j’ai donc vu ma mère enceinte, et tout d’un coup plus enceinte, et il n’y a pas eu de mots. »

Dix-sept ans, le livre le plus douloureux qu’il lui a été donné d’écrire, insiste Éric Fottorino. Qui concède : « C’était douloureux d’écrire L’homme qui m’aimait tout bas, parce qu’il venait de se tuer. C’était douloureux d’écrire Questions à mon père, parce qu’il allait mourir alors que je venais de le retrouver. »

Mais rien de comparable à l’écriture de Dix-sept ans pour lui : « Ce qui est encore plus douloureux avec ma mère, c’est qu’elle est vivante, qu’elle porte beaucoup de douleur, en particulier celle de cette petite fille qu’elle n’a jamais eue. »


 Je n’ai jamais écrit pour écrire des histoires, j’ai toujours écrit pour écrire mon histoire

Dix-sept ans

Éric Fottorino, Gallimard, Paris, 2018, 267 pages