Les multiples facettes de la solitude

Nourri par les plus grands, James Hyndman offre un premier roman tourmenté et éclaté sous forme de soliloques oscillant entre la fable et la poésie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Nourri par les plus grands, James Hyndman offre un premier roman tourmenté et éclaté sous forme de soliloques oscillant entre la fable et la poésie.

Acteur audacieux et magnétique, James Hyndman, au-delà de sa présence indétrônable sur nos scènes et nos écrans, est reconnu pour son amour des mots et de la littérature ; un amour qu’il partage avec le public depuis près de 12 ans lors de lectures au Théâtre de Quat’Sous, surtout, mais aussi dans les musées et les salons du livre de la province. Nourri par les plus grands, il offre aujourd’hui un premier roman tourmenté et éclaté sous forme de soliloques oscillant entre la fable et la poésie.

Bien que ses talents d’écrivain soient jusqu’ici restés cachés, le comédien exerce sa plume à l’emporte-pièce depuis fort longtemps. « J’ai toujours tenu un journal, mais l’idée de former quelque chose de plus concret ne m’est venue qu’il y a huit ans », se souvient Hyndman, attablé dans un café du Plateau Mont-Royal.

Quelques années plus tard, invité à collaborer à titre de chroniqueur au magazine Tennis Mag, l’acteur s’inspire de Pierre Foglia et de Paul Fournel pour insuffler un parfum littéraire à ses papiers. « Ce premier contact avec l’air libre m’a donné l’impulsion nécessaire pour entreprendre un travail plus sérieux. J’avais déjà écrit deux soliloques qui n’étaient pas du tout parachevés. À l’été 2016, j’ai eu l’idée d’un troisième et je me suis dit qu’il y avait là quelque chose d’intéressant dans la forme et dans le fond qui pouvait être partagé, et résonner chez un lecteur. Neuf autres ont suivi durant le même été. »

En résulte Océans, 12 fragments de conversation sans début ni fin, pris hors de leur contexte, où un individu s’adresse à un autre sans espérer de réponse, dans un déferlement verbal qui traduit l’anxiété et le mal-être qui se manifestent lorsque la solitude s’installe entre deux amants, deux amis, deux inconnus.

« Il m’a semblé intéressant de voir comment on peut enchaîner les mots dans ce type de situation plutôt que de cesser de parler et de tourner les talons, explique l’auteur. Le désir que quelque chose advienne de la relation avec l’autre est tellement fort. J’ai voulu explorer les abîmes qui existent dans des bribes de conversation en apparence anecdotiques, mais très concrètes. La somme des 12 soliloques constitue un monde, une espèce de fresque à échelle réduite d’une humanité qui essaie de vivre et de se relier à l’autre. »

Se compromettre

En offrant ainsi ses mots au public, le toujours très secret James Hyndman avoue être conscient de dévoiler plus ouvertement une partie de lui-même, une démarche qu’il juge essentielle à la création artistique. « Je fais partie de ces acteurs qui croient que les rôles sont intéressants lorsque l’interprète y met une partie de lui-même, se compromet et laisse entrevoir son intimité. C’est pareil pour la littérature. Même si c’est une pure fiction, j’ai besoin de voir que l’écrivain est présent et que j’entre en contact avec lui. »

Fidèle à ses habitudes, le comédien montera sur scène à la Cinquième Salle de la Place des Arts le 21 septembre, en compagnie de sa fidèle complice Evelyne de la Chenelière, afin de livrer une lecture de son roman au public dans le cadre du spectacle d’ouverture du Festival international de la littérature (FIL).

Une expérience qu’il juge très différente des lectures publiques de classiques qu’il présente d’ordinaire. « Comme il s’agit de mon propre texte, j’ai vraiment besoin des autres pour m’aider à me l’approprier. Les voix que j’ai écrites sont tellement extérieures à moi que j’avais tendance à surjouer et à fabriquer malgré moi des personnages, tels que je les avais imaginés. Heureusement que mes amis sont là pour m’aider à tout dépouiller », s’esclaffe-t-il.

Il espère tout de même que cette lecture pourra offrir un nouveau souffle au texte et permettre au public de vibrer et d’en sortir avec « une élévation de l’âme trop rare dans ce monde où le bruit est omniprésent ».

L’illusion de la pérennité

Pour la suite, l’acteur travaille à deux autres projets d’écriture qui, quoique totalement différents, continuent d’exploiter le thème du fragment. Bien que la publication rapide et l’enthousiasme autour de sa première œuvre soient encourageants, il admet ne se faire aucune attente quant à l’accueil de ses prochaines tentatives.

« Avec l’âge, on apprend que tout ce qu’on fait est condamné à l’oubli. Dans 20 ans, mes écrits n’existeront plus. Ça me permet de m’engager dans ce travail parce que j’en ai envie, parce que ça donne un sens à ma vie de créer. Bien que j’aie toujours besoin du regard des autres, je suis aujourd’hui plus ancré, plus serein et capable de créer ma propre voie. »

Critique

★★★ 1/2

Océans
James Hyndman, éditions XYZ, Montréal, 2018, 112 pages

Avec son premier roman, James Hyndman s’interroge sur notre difficulté à nous lier aux autres et à notre recours incessant à la parole pour combler la distance qui nous sépare. À travers 12 soliloques empruntés à des situations dont le cadre n’est que suggéré, l’auteur s’intéresse à la violence ordinaire qui se cache derrière ce qu’on raconte lorsque l’on s’exprime à voix haute, ces déferlements de mots en apparence anodins dans lesquels retentissent peurs, reproches, prières, manque, isolement et espoir. Le travail et le souci du détail sont manifestes dans les textes, à la fois poétiques et familiers, tragiques et farfelus, écrits en un seul souffle et qui reflètent à la perfection les ruminations propres à la conscience. Avec une empathie et un sens de l’observation essentiels au métier d’acteur, Hyndman parvient à décliner les multiples subtilités des rapports humains et de leur incommensurable solitude.
 

À ne pas manquer au FIL

Petits carnets du rien-pantoute, etc. Marcel Sabourin montera sur la scène du Théâtre Outremont afin de faire la lecture de ses textes philosophiques, existentiels et humoristiques, ponctués d’anecdotes sur la Révolution tranquille, Mai 68 et autres moments « pas du tout tranquilles » qui ont jalonné le parcours de ce grand artiste. Dimanche 23 septembre, au Théâtre Outremont, 14h.

(À leur tour de) larguer les amours. Après s’être demandé s’il existait une « manière féminine » de vivre la rupture amoureuse, la romancière Maryse Latendresse offre cette fois la parole aux hommes. En résultent des récits intimes et sans artifices, des émotions fulgurantes et quelques sourires doux-amers. Les textes seront lus par Denis Bernard, Louis Champagne et Iannicko N’Doua. Mardi 25 septembre, au Lion d’Or, 20 h.

Homo sapienne. Premier roman de Niviaq Korneliussen, décrite par The New Yorker comme « la nouvelle étoile du Nord », Homo sapienne raconte les changements profonds vécus par cinq jeunes dans la ville de Nuuk, capitale du Groenland. Mis en scène par Éric Jean, ce texte cru et sensible sur le désir universel d’être soi sera notamment interprété par Sophie Desmarais et Émilie Gilbert. Samedi 26 septembre, à la Cinquième Salle de la Place des Arts, 20 h.