«La chasse aux autres»: mais qu’est-ce que l’amour?

C’est moins par cynisme que par lumineuse lucidité que Thomas O. St-Pierre se demande si nous ignorons tout des raisons nous guidant vers l’autre.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est moins par cynisme que par lumineuse lucidité que Thomas O. St-Pierre se demande si nous ignorons tout des raisons nous guidant vers l’autre.

Scruter les mœurs contemporaines par la lorgnette des réseaux sociaux ? La pente savonneuse sur laquelle plusieurs écrivains s’engagent débouche trop souvent dans l’approximation d’affligeantes phrases creuses ou injustement péremptoires. Pourquoi Thomas O. St-Pierre, lorsqu’il décrit le contenu du compte Instagram des principaux personnages de La chasse aux autres, son troisième roman, ne nous inspire-t-il donc aucun tweet courroucé à son sujet ?

Sans doute parce que les réseaux sociaux sont moins chez lui la maladie du millénaire qu’un des lieux cristallisant cette « très authentique hypocrisie » à laquelle s’en remettent depuis (environ) toujours hommes et femmes afin de traverser vivants leurs journées.

On reconnaîtra là un des salutaires leitmotivs de Miley Cyrus et les malheureux du siècle (Atelier 10), son essai dénonçant la modophobie (néologisme qui désigne la détestation de l’époque) paru au printemps dernier.

Cordélia et Édouard sont en couple, puis ne le sont plus. Édouard s’entiche d’une New-Yorkaise après l’avoir vue interviewer sur le Web un méprisable pick-up artist (un spécialiste autoproclamé de la drague).

Cordélia noue une relation avec un agent immobilier, sans savoir qu’il compte parmi les tenants de cette théorie masculiniste voulant qu’aucune femme ne sache résister à un judicieux mélange de confiance en soi et d’astuce.

S’il dépeint la vie en société comme un perpétuel spectacle, l’auteur de Charlotte ne sourit pas évite — nuance essentielle — d’assimiler une construction identitaire passant par la mise en scène de soi à de perfides intentions. C’est ainsi moins par cynisme que par lumineuse lucidité que le romancier se demande — voilà la grande question de ce livre — si nous ignorons tout des raisons nous guidant vers l’autre.

L’écrivain qui se dédouane

Thomas O. St-Pierre est très intelligent. Presque trop, au point où il peine à s’en remettre à un artifice narratif sans s’en dédouaner quelques phrases plus tard.

Incapable de ne pas pointer toutes les ficelles tenant en place ce qui l’entoure, l’auteur peut gloser pendant un chapitre entier sur l’art du roman, ou citer abondamment des philosophes, avec une éternelle autodérision qui émeut, autant qu’elle lasse lorsqu’elle surligne ce qui apparaissait déjà évident.

Sa tendresse pour les histoires que se racontent ses personnages, paradoxalement conjuguée à une forme d’intransigeance pour la réelle nature de ce qui se cache derrière leurs masques multiples, en fait néanmoins un de nos plus pénétrants portraitistes sociaux.

En refusant de camoufler sa propre parole derrière celle d’un seul et unique personnage, le trentenaire donne chair à une pensée complexe et incarne ce que le romancier bienveillant, mais impitoyable, sait accomplir de mieux lorsqu’il joue humblement au sociologue et au psychologue, tout en se méfiant du moindre sursaut moraliste.

Bien qu’il se range en dernière analyse du côté de Pascal, pour qui l’amour permet tout simplement à l’humain de penser à autre chose qu’à sa propre mort, Thomas O. St-Pierre suggère surtout que quiconque prétend connaître les motivations profondes de ses décisions se ment à lui-même, avec toute l’arrogance caractérisant sa race.

Extrait de « La chasse aux autres »

« Est-ce un mouvement de solidarité devant cette injuste humiliation qui poussera Édouard, des mois plus tard, à écrire à Clara ? Est-ce tout simplement sa bouche qui lui avait plu ? Ou la certitude et l’élégance décontractées avec lesquelles elle s’était opposée à quelqu’un qu’il ne pouvait que détester ? Peut-être est-ce l’insurmontable solitude qui l’écrasera lorsque Cordélia le laissera qui le poussera à lancer une bouteille à la mer ?


 

Édouard avait eu l’impression pendant un instant d’être du côté des gagnants. Peut-être aura-t-il eu besoin de retrouver cette soulageante sensation. »

 

La chasse aux autres

★★★ 1/2

Thomas O. St-Pierre, Leméac, Montréal, 2018, 240 pages