«Chien-loup»: de la barbarie de l’homme

Serge Joncour nous entraîne dans un univers aux frontières du mythe.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Serge Joncour nous entraîne dans un univers aux frontières du mythe.

Grand créateur d’ambiance, éveilleur des sens perspicace, le prolifique écrivain français Serge Joncour revient avec un conte contemporain qui exploite et triture sous tous les angles les tares de notre époque et éclaire, à partir d’une réflexion sur les légendes qui forment les communautés, les retentissements du perpétuel progrès.

En 1914, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, un dompteur allemand se réfugie dans un gîte, au sommet d’une colline d’un village du Lot, dans l’objectif d’éviter la conscription. Très vite, un climat de peur s’installe parmi les paysans, maintenus éveillés par le rugissement nocturne des bêtes qui rappelle l’horreur et la sauvagerie des combats que mènent leurs hommes.

Un siècle plus tard, Lise, dans l’idée de se déconnecter du monde, convainc son conjoint Franck de passer quelques semaines en retrait, et de louer dans le Lot ce gîte perdu au milieu des collines, absent de toutes les cartes et exempt de connexion. Au milieu de cette nature sauvage, les récits du passé reviendront hanter les lieux. Sans compter ce chien mi-loup qui a fait siennes les vallées boisées qui entourent la maison.

L’anxiété de l’homme moderne confronté à l’immensité des plaines verdoyantes et à l’inquiétant inconnu qu’elles représentent est tangible et gagne rapidement le lecteur, appelé, comme le personnage principal, à se méfier de ce qui surgira au tournant de chaque arbre, au tournant de chaque page, homme ou bête.

En dépit de cette barbarie latente, Joncour rend hommage aux femmes, à leur douceur, à leur résilience et à leur courage, autant pour leur empressement à prendre le relais de leurs maris et de leurs fils, qui s’évertuent à s’entretuer à la frontière, que pour leur capacité à s’abandonner à l’inconnu et à vivre en parfaite symbiose avec leur environnement.

« Pendant que les hommes s’évaporaient par trains entiers vers le front de l’Est où il s’agirait de tuer pour ne pas mourir, les femmes à l’inverse étaient tendues vers la vie. Les hommes, c’étaient ces êtres bringuebalés de position en position, de pauvres pions embarqués dans ce grand dispositif de la mort, alors que les femmes pérennisaient la vie en tout. »

En choisissant le ton de la fable, Joncour nous entraîne hors du monde, dans un univers aux frontières du mythe où la nature sauvage, loin d’être idéalisée, est présentée comme une lutte permanente pour la survie, une lutte qui menace à tout moment de rattraper l’homme, malgré son existence civilisée et sa dépendance à une technologie pensée pour améliorer son quotidien.

La construction circulaire et les nombreuses répétitions renforcent cette impression de captivité et de traque, rappelant ce qu’ont dû ressentir ces lions enfermés, condamnés à tourner éternellement en rond, exacerbant l’idée que l’évolution de la société n’est qu’illusion et que l’humanité demeure prisonnière d’un sempiternel recommencement. Complexe et passionnant.

Chien-loup

★★★★

Serge Joncour, Flammarion, Paris, 2018, 480 pages